Ce blogue a été relocalisé à l’adresse suivante : http://catherinedorion.wordpress.com/
avril 2012
1 billet
mars 2012
3 billets
![]()
Prononcé lors de la soirée Solidarité à la grève étudiante du 22 mars 2012 au Cercle
Tout le monde le sent. Tout le monde sent que la contestation n’a plus seulement pour but de faire plier le gouvernement sur la hausse des frais de scolarité ou de le punir en élisant un autre parti aux prochaines élections. Le soulèvement vient de plus creux que ça, comme dans une chicane de couple qui commence par une discussion à savoir c’est au tour de qui de payer la facture d’électricité et qui se termine trois heures plus tard par une rupture inattendue, par une lucidité toute nouvelle qui fait voir à quel point il n’y a pas d’issue, à quel point ça faisait longtemps qu’on ne voyait pas clair, à quel point la rupture, même si elle sera difficile, est nécessaire.
Parce que c’est le système au complet qui nous oppose une fin de non-recevoir. Parmi les partis que les médias ont gracieusement déclaré « électibles » – le Parti libéral, la Coalition Avenir Québec et le Parti Québécois –, tous sont pour la hausse des frais de scolarité et tous sont obsédés par la « création de la richesse » au point de se rendre sans résistance aux arguments des prêcheurs financiers. Non, ce qui est en train de se passer est plus large que l’accès à l’éducation. C’est la même ampoule qui se fait frotter par la même sandale depuis trop longtemps, depuis avant même que nous, gens de la vingtaine et de la trentaine, sortions de l’enfance.
On est écoeurés de la religion, cette religion-là selon laquelle tout doit concourir à la croissance économique alors qu’on sait que c’est insoutenable à long terme – et même à court terme puisque c’est déjà aujourd’hui que nous nous épuisons sous la médication des pharmaceutiques dans notre obsession du travail, puisque c’est déjà aujourd’hui que les baleines meurent, que les forêts se font emporter, que 70 millions d’autos supplémentaires s’ajoutent chaque année à toutes celles qui jonchent la planète et que les guerres coloniales ravagent encore les plus beaux racoins de la terre. Cette religion-là qui nous est tellement envoyée fort qu’on y adhère sans même la remettre en question, comme à cette autre époque où c’est en secret qu’on se demandait en quoi les papes noyés dans l’or et les serviteurs suivaient la parole de Jésus, qui disait pourtant qu’il était plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux. Aujourd’hui c’est la même chose, et comme me le disait le chanteur Alexandre Désilets il n’y a pas longtemps, on n’ose pas dire tout haut : « Pourquoi tu me parles d’économie quand il n’y a rien d’économe dans ce que tu fais? Pourquoi tu me parles d’économie quand tu brûles toutes les ressources aujourd’hui pour qu’on ne puisse plus rien avoir dans cinquante ans, dans cent ans? »
Pourquoi tu me dis qu’il nous faut plus de liberté quand la seule chose que tu veux libérer ce n’est pas la pensée, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas l’homme, quand la seule chose que tu veux libérer c’est ton argent? Pourquoi tu me dis que j’ai de la chance de vivre dans une société juste quand les puissants mentent et volent et font leur renommée de leur capacité à mentir et à voler et nous convainquent que l’avenir est là, et nous disent que chacun doit faire sa juste part pour permettre la fraude les puissants?
Et tu me dis que moi, si je cherche la croissance du bon sens, la croissance du sens tout court, la croissance de la paix, du savoir, de l’intelligence, de la mesure, de la sensibilité, de tout ce qui fait de notre passage sur terre quelque chose de valable et de beau, je suis une romantique, une hippie finie avec du poil, je porte des lunettes roses, je suis une artiste pelleteuse de nuages b.s. de luxe qui profite des taxes des honnêtes travailleurs, comme si ceux qui pillaient le bien commun étaient en bas de l’échelle et non pas en haut.
Tu me dis qu’il faut que je m’ôte du chemin de l’économie, qu’on s’ôte tous de son chemin, que cette économie va grande comme une rivière, et tassons-nous plus loin sur la rive, et regardons-là déferler, et regardons les présidents de compagnie, les lobbyistes et les gouvernements creuser des digues et détourner cette rivière chaque fois que c’est possible et bourrer leurs moulins de son eau et renvoyer toute cette eau aux possédeurs de canaux de nouvelles pour s’assurer qu’on entende bien leur message : « Laissez passer la rivière économique, attention, tassez-vous plus loin, elle croît, reculez, laissez-nous faire, nous savons ce que nous faisons! »
Et le plus insultant c’est lorsque tu me dis dans le blanc des yeux que tout ça c’est pour notre bien. Attends un peu, là. Quoi? Le ministre de la propagande sous Hitler disait : « Répétez un mensonge trois fois et il deviendra vérité ». Notre pensée collective est ballottée dans les mensonges qu’on lui assène jour après jour et beaucoup plus que trois fois par jour…
Mais la lumière poind aujourd’hui au bout de ce tunnel de noirceur intellectuelle et passionnelle, la lumière poind et nous commençons à distinguer les contours de ce monde que vous avez bâti pour vous seuls alors que nous ne vous surveillions pas, alors que nous étions tous trop occupés à pédaler pour nos études, pour notre emploi, pour notre avenir individuel.
Et bien sûr vous nous dites que l’important est de pédaler davantage et vite pour être plus compétitifs – pas coopératifs; compétitifs, les uns contre les autres –, que le temps presse, qu’il faut travailler plus, qu’il faut garder nos œillères, sans elles nous pourrions être déconcentrés et ne plus être capables d’avancer droit, droit vers l’argent, droit vers la consommation, droit vers la drôle de fierté que nous confère le fait de répondre chaque fois qu’on nous demande si ça va bien : « Je suis dans le jus, là, je suis dans le jus ». Il est vrai que sans nos oeillères nous pourrions ne plus être capables d’avancer, sans nous déconcentrer jamais, droit vers la vieillesse, droit vers la mort. Quand on y pense. Quels fous avons-nous été de trouver du confort dans les cadeaux de grec que vous nous avez faits avec votre sourire de publicité.
On l’a dit souvent pendant les débats : plus de travailleurs éduqués rapporteraient davantage à l’État en taxes et impôts que ce que lui aurait coûté la gratuité de l’éducation jusqu’au doctorat. C’est vrai. Mais si l’éducation est importante ce n’est pas principalement parce qu’elle rapporte de l’argent. Si l’éducation est importante c’est précisément parce que plus un peuple est éduqué, plus il est capable de résister à ceux qui lui répètent : « Achetez, détruisez, jetez, travaillez, payez pour toutes ces pacotilles dont vous ne savez pas que vous n’avez pas besoin et qui se briseront dans un an, trois mois, une semaine, afin que nous puissions continuer à piller les plus beaux paysages de la Terre et à détruire les arbres, les animaux, les cultures, l’intelligence et le savoir humain, la joie naturelle de vivre, enfin toutes les choses qui auront été les plus touchantes de votre passage sur terre. Détruisez tout cela avec nous pour que nous puissions entretenir notre toxicomanie financière qui nous a bouffé le cœur et qui tente à grands renforts de cynisme de bouffer le vôtre. Et si vous voulez être des nôtres, eh bien, étudiez d’abord, mais seulement dans les universités à 20,000 dollars par année ».
Mais le cœur est notre seul véritable luxe et nous en avons marre de vous laisser faire. L’heure chauffe, l’heure est à la révolte du cœur. N’ayons plus peur de la passion. C’est la seule arme aujourd’hui qui puisse véritablement faire face au cynisme et à l’argent.
N’écoutons plus les canaux de nouvelles, laissons faire les sondages et les gros titres. Sortons dehors et allons voir nous-mêmes. C’est le seul moyen de contourner leurs mensonges. Préparons-nous, le siège pourrait être long mais il est nécessaire. Nous ne sommes pas des frustrés. Nous ne sommes pas des illuminés. Les pragmatiques, c’est nous. Les fous, ceux qui répandent la désolation pour satisfaire leurs addictions, ce sont eux. C’est à notre tour de dire : « Tassez-vous. Nous savons ce que nous faisons ».
octobre 2011
2 billets
Mon dernier article, publié dans la Presse - opinions, sur mon expérience de l’obsession sécuritaire des stages d’initiation à la coopération internationale…
Mon dernier texte publié dans la revue l’Action nationale d’octobre 2011…
juillet 2011
1 billet
Le 22 juin dernier, David Desjardins publiait dans le Voir un article où il expliquait pourquoi il n’avait aucune envie de s’attaquer à la plaquette “J’aurais voté oui mais j’étais trop petit”.
Tannée de lire la parole tannée de l’énorme contingent de tannés qui somnole dans nos contrées, je lui ai répondu. La lettre fut publiée le 11 août 2011 dans le Voir Montréal et le Voir Québec.
juin 2011
2 billets
L’article vient d’être publié dans le 2ème numéro de la superbe revue QUI VIVE (une belle petite chose qui rappelle juteusement la regrettée PARTI PRIS…) et a été lu au Gala des Cochons d’or 2011.
En chacun de nous se côtoient l’artiste libre et l’artiste marketing. Il y a l’artiste souverain de lui-même, libre d’esprit, à la parole libre, aux actes libres, qui vit en profonde intimité avec son art, et il y a l’artiste attaché à toutes sortes d’intérêts, l’artiste à vendre, l’artiste dépendant des offres de job et des flattages d’égo. Vous vous dites : « Moi, je parle des prostituées Tchétchènes, je ne parle pas de Lady Gaga, je ne suis donc pas un artiste marketing ». Mais pourquoi parlez-vous des prostituées Tchétchènes? Si c’est en partie parce que vous avez remarqué que le sujet était considéré comme cool dans le milieu artistique, c’est que,
1 – votre public visé en est un d’artistes, peut-être parce que vous voulez les impressionner pour augmenter vos chances d’élargir votre réseau professionnel, et
2 – la décision de travailler sur le sujet est une décision assez marketing du point de vue de votre carrière.
Cette petite épice marketing fait partie de toutes nos décisions artistiques. Au fil de notre travail, plus nous avons voulu être marketing, c’est-à-dire travailler principalement pour notre avancement personnel, plus nous avons refermé notre regard sur nos micro-milieux et plus les Québécois qui n’étaient pas liés au monde des arts se sont mis à se demander ce que nous fabriquions. Surtout que notre sens du marketing nous disait bien, depuis pas mal de temps, que s’intéresser au Québec et aux Québécois, ce n’était pas très marketing. Les universitaires aussi le sentent. Pourquoi s’attarder sur des choses passées date, laittes, patrioteuses, démodées, so 1990…, alors qu’il y a tellement d’autres sujets plus hot, plus garants d’un succès facile? L’artiste a fini par préférer parler du Congo ou de l’homosexualité que du Québec – mais il faut parler du Congo et de l’homosexualité, il faut absolument parler du Congo et de l’homosexualité, ce qui est étrange ce n’est pas de parler du Congo ou de l’homosexualité, ce qui est étrange c’est qu’à côté de cela on évite presque systématiquement d’étudier notre essence collective, comme si elle était trop pleine d’odeurs de boules à mite pour valoir le travail en vogue d’un artiste en vogue. Ça, alors que la plupart d’entre nous avons quand même envie de brailler quand nous écoutons ces chansons de Félix Leclerc qui parlent de notre peuple, quand nous entendons Speak White ou quand nous écoutons tous ceux d’aujourd’hui qui, n’ayant parsemé cette épice marketing dans leur œuvre qu’avec beaucoup de mesure et de sobriété, courent la chance de voir leur art faire pleurer encore les enfants de nos enfants. Bref, pour des raisons qu’il faudrait fouiller, nous évitons minutieusement l’un des sujets qui nous touchent le plus.
Le mouvement collectif, depuis 1995, n’est donc pas resté au point mort malgré les artistes, il est resté au point mort aussi grâce au tranquille consentement des artistes. La première chose à faire est de nous en rendre compte – pas nous taper sur la tête, juste nous en rendre compte lucidement, sans fausses défenses, avec une sincère envie de mieux pour notre gang. Le reste viendra de lui-même, parce que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, créatifs et intelligents. Et si nous prenons notre créativité et notre intelligence pour exprimer le collectif, le collectif vivra. Ni nous fouillons et retournons la terre du collectif, le collectif respirera. Si nous mettons en lumière ce qu’il y a d’humain et de valable dans le collectif, le collectif redeviendra une chose valable aux yeux des Québécois. Tout le monde n’a pas la capacité de faire ça. Nous l’avons. Qu’allons-nous faire de ce don? Parler seulement des affaires à la mode? Parler toujours de nos bibittes individuelles d’artiste? Qu’allons-nous faire de ce don?
Je continue de croire que l’art est libre. Mais à répondre toujours « allez vous faire foutre » à tous ceux qui posent la question à savoir à quoi nous servons, c’est nous enfermer dans notre tour d’ivoire, c’est nous trouver hots entre nous, c’est prouver que nous ne nous préoccupons que d’impressionner nos pairs dans l’espoir de nous rapprocher de ceux qui brassent des grosses subventions, c’est oublier complètement d’où nous venons comme artistes, où nous allons et au milieu de qui nous vivons, et surtout, pour qui nous faisons tout cela. Et, ce faisant, dire encore : « fermez vos gueules d’incultes, maudites radio-poubelles de marde, tous ceux qui vous écoutent sont des cons finis et dans cent ans c’est grâce à nous qu’on parlera de vous », c’est simplement arrogant.
Parlons donc davantage de comment nous nous sentons, pas « nous, artistes québécois » mais « nous, Québécois », puisque c’est bien de culture québécoise dont il s’agit, ne serait-ce qu’en l’honneur des larmes que Vigneault nous tire quand il chante que c’est notre tour de nous laisser parler d’amour!… On nous a si rarement parlé d’amour! Et personne ne nous en parlera si nous n’apprenons pas à le faire nous-mêmes. Personne n’est spontanément intéressé par un individu qui se considère lui-même sans valeur, qui ne s’accorde aucun intérêt et qui longe les murs. Attendez, c’est faux; quelqu’un peut être spontanément intéressé par lui, et ce quelqu’un, c’est quelqu’un de très spécial : c’est l’artiste. Dans notre situation de « jammage » politique et social, dans notre impression de plafond bas, dans notre vie collective sans saveur et sans liberté, l’artiste a une immense et magnifique responsabilité : qui d’autre serait capable de tendresse pour nous, qui louvoyons sans but, qui n’osons pas être nous-mêmes et qui pataugeons tout étourdis dans un océan de radicale modération? Bon. peut-être quelques intellectuels, peut-être quelques politiciens. Mais on dira alors que c’est l’artiste en eux qui parle…
Imaginons maintenant que les artistes aient la droiture impressionnante de s’arrêter malgré la force du courant et qu’ils méditent sur leur monde, sur leur société, qu’ils tentent de sentir le malaise de cette société et de se donner comme tâche d’attirer l’attention sur lui. Et, comme l’alcoolique qui, grâce à son intelligence et sa maturité, finit par admettre ouvertement sa propre dépendance et fait son premier pas vers le terme d’une souffrance, le peuple, grâce à l’artiste, s’octroie petit à petit le droit d’admettre avec compassion ses travers, ses souffrances et ses défaites et fait ainsi le premier pas vers davantage d’amour-propre, de dignité et d’indépendance. Il ne cache plus ses défaites sombres sous un tapis qui le fait constamment trébucher. Imaginons une soirée de théâtre qui soit un véritable moment collectif; pas madame Gagnon qui vient écouter le malaise individuel de l’artiste Lafrenière et l’artiste Lafrenière qui espère que quelques-uns se reconnaîtront peut-être par hasard dans son malaise individuel; mais l’artiste Lafrenière qui fait de sa soirée, où des centaines de personnes se sont déplacées pour venir l’écouter, un véritable moment de partage collectif où chacun reconnaît la nature collective de beaucoup de nos malaises individuels, où le public se sent réellement défoulé par l’artiste, inclus par lui, considéré par lui. Où le public comprend que l’artiste est en train d’éclairer la face émotive de notre société, de la sortir de l’ombre où elle pourrissait incomprise et ne s’exprimait que divisée en chacun, où chacun la prenait pour un problème individuel honteux, où chacun tentait de la traiter de son bord sans avoir besoin de personne, se croyant seul à être souffrant.
Ramenons-nous donc à nous-mêmes, rappelons-nous donc que nous valons la peine d’être étudiés, compris et pris en amitié, peu importe nos défauts, nos laideurs et nos puanteurs! À force de les exposer au soleil, ils sècheront peut-être et nous pourrons alors nous célébrer tendrement, non pas parce que nous serions devenus glorieux et parfaits mais parce que nous aurions retrouvé cette propension normale à nous reconnaître dans notre culture, à l’aimer comme elle est, à vouloir être tendre envers elle plutôt que sévères et méprisants comme nous le sommes aujourd’hui, à vouloir en faire partie, à vouloir continuer de la bâtir, de la faire fleurir et, par là même, de participer au mieux-être de notre gang. Notre gang, celle-là dont on a tant parlé en mal, qu’on a tant dépréciée, qu’on nous a tant appris à trouver ordinaire, banale, sans conséquence, raciste, conne, pas rapport, poche, etc. Nous aurons alors, peut-être, retrouvé ce minimum d’amour-propre nécessaire à l’action, ce minimum de confiance nécessaire à l’indépendance d’esprit, à l’indépendance d’action, à l’indépendance politique, à ce cadeau que nous croyons trop beau pour nous et que nous aurions tant envie de nous faire si seulement nous n’étions pas si obscurs pour nous-mêmes et pour les autres.
Soyons donc sensibles et intelligents. Attaquons-nous donc à la plus belle tâche qui puisse nous échoir aujourd’hui, la plus remplie d’aventure et d’humanité. N’est-ce pas pour cela que nous avons voulu être artistes? D’accord, nous avons aussi voulu la réussite et la gloire et, comme pour les politiciens, notre travail est loin d’être toujours pur. Mais comme nous l’exigeons aujourd’hui des politiciens, nous devons avoir l’honnêteté d’exiger de nous-mêmes davantage de rigueur et de sincérité dans notre travail, nous devons exiger de nous-mêmes un engagement qui rende compte au moins de l’argent qu’on reçoit du public et, au plus, des espoirs sourds et répandus d’un peuple pour un avenir collectif dégêné, toutes portes ouvertes sur le monde, actif et game, libéré de ses propres réticences absurdes.
Le combat est ici, à l’intérieur. À l’intérieur de notre culture québécoise et à l’intérieur de chacun de nous. Nous, artistes, sommes en ligne de front. Nous pouvons demeurer friables devant l’argent et les promesses de carrière qui décolle. Nous pouvons aussi avoir envie d’une belle vie, droite et conséquente, pleine de sens, courageuse, sensible, intelligente, meilleure, forte. Nous avons le choix entre produire pour notre peuple du fast-food que nous fabriquerons avec l’argent de leurs taxes en pensant à notre hypothèque, ou travailler à lui transmettre quelque chose de sensible, de beau et de vivant dont nous jouirions bien autrement. L’avenir n’est pas encore écrit et, dans un sens ou dans l’autre, nous en ferons partie. Qu’allons-nous y faire?
Je vous laisse sur cette citation de notre chère Sheila Copps, qui appliqua son indéfectible nationalisme canadien à la culture québécoise en tant que tête dirigeante de Patrimoine Canada et qui s’impliqua ardemment dans le camp du NON en 1995 :
« Vous remarquerez que le mouvement séparatiste avait le monopole sur les artistes, mais que ce monopole n’existe plus. En général, jusqu’au moment où nous avons commencé à travailler sur ces questions, les artistes étaient prêts à se séparer du Canada. C’était difficile d’en trouver pour participer aux célébrations canadiennes. Mais nous avons créé les programmes. Nous créons les programmes, eux, ils suivent l’argent ! Maintenant, les artistes ont un intérêt personnel et financier dans le fait d’appartenir à un pays plus grand. C’est ce qui est arrivé avec l’ADISQ, le Fonds canadien de télévision, l’ONF et Téléfilm Canada, tous les festivals, la littérature et l’édition. »
Depuis les résultats de l’élection du 2 mai, les oreilles des 83% de Québécois qui ont voté contre Harper se sont ouvertes. La balle est dans notre camp. Et puis, si nous faisons bien les choses, croyez-moi, le Québec redeviendra à la mode. Tout le monde voudra en entendre parler. Imaginez, alors…! En espérant que vous aurez envie de faire le pari avec moi,
Catherine Dorion
“C’est l’impossible qu’il faut que tu fasses. Pas le possible! Le possible, les autres le font à tou’é jours! C’que t’es sûr de faire, y le font toute! C’est c’que t’es pas sûr de faire qu’y faut que tu fasses. Là, tu vas avoir une vie qui va valoir la peine!”
- Un bel acadien dans le documentaire ‘L’Acadie, l’Acadie’ de Brault et Perreault
mai 2011
3 billets
Discours lu lors de la Vigile de Montréal du 23 avril 2011, lors du Grand rassemblement du Bloc Québécois du 26 avril 2011 et lors du lancement à Québec du livre “J’aurais voté oui mais j’étais trop petit”, le 13 mai 2011.
![]()
Je pense qu’on peut facilement se mettre d’accord sur le fait que le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire. Pis c’est drôle, c’est comme si on avait perdu la main, on sait plus comment faire les choses en gang, comment faire les grandes choses en grande gang, on a perdu idée de comment c’est grisant de faire ensemble ces grandes choses qui nécessitent la force du nombre et de l’unité. Comment ça serait grisant le soir où, par exemple, une majorité de Québécois voteraient pour l’indépendance politique de leur pays.
À ce moment-là, le premier réflexe qu’on aurait, que tout le monde aurait, ça serait de sortir dehors retrouver tous ces inconnus de chez nous qu’on embrasserait sur la bouche comme à une fin de guerre, avec qui on ferait le party jusqu’aux petites heures du matin, comme la belle tribu indienne qu’on serait tout à coup. La magie de l’histoire nous tomberait dessus pour la nuit et on aurait cette chaleur au ventre qui nous dirait : j’ai envie de faire quelque chose avec eux. J’ai envie de refaçonner en passant du temps avec eux une culture québécoise qui serait faite par nous et qui nous appartiendrait – pas une qui tomberait du ciel en nous informant par sondage de ce qu’il est de bon ton de penser. On ressentirait tout l’inverse que ce qu’on ressent pour l’idée collective québécoise en ce moment, cette pénible impression que rien ne donnera rien, qu’ensemble on n’est pas plus forts mais juste plus vains, plus ridicules.
On sait au fond de nous que ce n’est pas nous qui faisons la politique, on sent tapie au fond de nous cette sorte d’humiliation désinvolte qui nous prend chaque fois qu’on se rend compte qu’on a été caves d’avoir cru encore une fois à la langue de bois des politiciens, à la publicité paradisiaque des vendeux de bébelles, aux promesses roses d’un système qui fait semblant de nous appartenir mais dont nous sommes totalement dépossédés.
On sait ce que c’est que d’entendre chaque jour qu’on est donc ben chanceux, qu’on est donc ben bien au Québec, alors qu’on a pas mal tous un peu le motton, dans le fond. On le sent qu’on est en train de perdre et non de gagner, on le sent que la croissance économique promise et celle acquise ne soulage pas grand-chose à nos véritables manques et on regarde les peuples révoltés à la télé en rêvant que, si seulement on était autre chose que ce foutu Québec pris dans son béton inbougeable, on pourrait, nous aussi, rêver à mieux, rêver à moins pire, rêver surtout à faire partie de notre histoire au lieu d’en être les téléspectateurs écoeurés. Compartimentés qu’on est dans le petit carré de nos vies, on ne sait plus par où percer collectivement. On est comme des p’tit phoques pris sous la glace qui ne retrouvent plus le trou par où ils sont rentrés dans l’eau.
La dernière fois que j’ai fait l’effort de dire : « moi, je milite pour l’indépendance », le monsieur à qui je parlais m’a dit : « Ah, oui, moi aussi j’étais ben là-dedans avant, mais là c’est pus le moment ». En langue de bois on entend souvent : « le fruit n’est pas mûr ». Mais c’est quoi ce fruit-là? Les cerveaux du monde? La teneur de la discussion médiatique du jour? Les médias parlent H1N1, on parle H1N1, les médias parlent Bertrand Cantat, on parle Bertrand Cantat, les médias ne parlent plus souveraineté, on ne parle plus souveraineté. Est-ce qu’on en serait venu, juste parce que les médias nous parlent d’autre chose, à oublier complètement où on en était avec ça? On est comme un pays qui aurait fumé trop de pot un soir et qui, après s’être emporté dans une longue envolée dithyrambique sur l’importance et la magie de venir au monde, s’était fait changer de sujet par un plate qui comptait ses cennes et n’arrivait plus à se souvenir de ce dont il parlait juste avant qui était donc excitant. Pis qui s’est dit : « Bah, ça devait pas être important ».
On nous a dit : « vous êtes des nationalistes, c’est pas beau, vous êtes repliés sur vous-mêmes » mais attendez, là, dans cette société qui se désagrège et qui coule et qui fait des grumeaux et qu’on ne reconnaît plus, celui qui veut nous redonner l’envie d’habiter notre maison ensemble, de réapprendre à nous regarder, à nous reconnaître plutôt que de nous embarrer dans notre salon, c’est lui, celui qu’on nous dépeint comme ratatiné sur lui-même, raciste et motivé par l’agressivité et la peur? C’est une fermeture, vouloir l’indépendance, alors même qu’on veut justement se déployer partout dans le monde et aller discuter avec la planète entière? La vérité c’est que c’est le Canada qui est refermé sur nous-mêmes, pas nous.
Mais d’où ça vient, ça, qu’on se recroqueville dans une radicale modération chaque fois qu’il est question de choses importantes? D’où ça vient, que toute solidarité s’écoule de nous comme par le trou d’un évier chaque fois qu’on nous confronte sur ce en quoi nous croyons? Ça vient peut-être de notre histoire, ça vient peut-être de ce par quoi on a passé. Mais des traumatismes positifs peuvent nous arriver qui nous changeront, comme il arrive aux individus de vivre de grands moments et d’en être transformés pour toujours. L’indépendance politique pourrait nous arriver. On pourrait cesser d’être ce peuple qui se laisse convaincre de sa médiocrité par le premier venu, par le premier profiteur venu, par le premier gros titre du premier journal venu.
Il y a juste une façon de faire. Il faut entrer dans la mêlée. Le militant, c’est pas celui qui vient parler ici ce soir, c’est celui qui s’avance, dehors, hors de la sécurité de la tranchée en sachant qu’il va peut-être se faire mitrailler de critiques. C’est celui qui s’avance sans couverture en position de faiblesse, confiant, et qui le fait en pensant : « Je le sais que j’ai raison. Ça a l’air fermé d’esprit, hein? C’est parce que je crois en quelque chose. D’ailleurs, ça serait pas plutôt les cyniques qui trouvent que rien ne marchera jamais et que ceux qui rêvent sont des naïfs finis, ceux qui sont fermés d’esprit? » Le militant, c’est celui qui, noyé dans une foule de ces cyniques-là, fait l’expérience riche, savoureuse et risquée de s’avancer et de dire « je crois en ceci ».
Mais le dépendantiste mal informé, quand il va vous entendre, vous, parler de souveraineté, il va se dire : « Ah, pas encore un autre qui essaye de me faire rentrer dans sa secte ». Mais quand il va vous entendre, vous, lui en parler aussi trois jours plus tard, il va se dire : « Coudonc, elle aussi elle est dans la secte? » Pis quand il va en entendre parler par vous deux jours plus tard, il va se dire : « Ben voyons, le monde en parle donc ben », pis trois jours après : « Coudonc j’en ai manqué un boutte moi-là » pis une semaine plus tard, ça va être lui qui va dire à son collègue de travail : « Mais l’autre fois y avait une petite fille qui avait ben du bon sens pis… chus pas sûr que l’indépendance c’est une si mauvaise idée que ça ». Pis là il y a un journaliste qui va se dire : « Il se passe quelque chose », pis là les autres médias vont dire : « regarde ce qu’il a publié, lui, faudrait faire un reportage nous autres aussi », pis là les politiciens, ces adolescents qui ne font les choses que si on leur pousse dans le cul de façon ininterrompue, les politiciens vont commencer à se faire compétition pour montrer au monde qu’ils sont souverainistes, pis y vont commencer à se concurrencer sur les promesses, pis tout ça c’est déjà largement commencé, ça fait cinquante ans que c’est commencé, il faut juste brasser un peu plus vite, la mayonnaise va pogner, pis c’est comme ça, dans notre coin de pays, qu’on fait un pays.
![]()
*publié dans la page Idées du Devoir du 7 mai 2011
Monsieur Seymour,
Réformer le fédéralisme, êtes-vous sérieux? Va-t-on vraiment, encore une fois, voir le débat public se faire noyer de l’idée qui a le plus contribué à l’immobilisme, au cynisme et au désengagement de la nation québécoise? Les bras m’en tombent autant que lorsque mon chum recommence à fumer après des semaines d’efforts héroïques pour se débarrasser de la cigarette. Encore! Va-t-on vraiment reprendre cette sempiternelle ritournelle sous prétexte qu’il ne serait pas moralement gentil de faire la souveraineté, comme si nous n’avions pas déjà assez accumulé de bonnes raisons de la faire au fil de notre histoire conflictuelle avec le Canada?
Vraiment? Retourner pour la millième fois dans notre histoire récente pleine de murs, ce beau risque de René Lévesque qui crut, lui aussi, que le fédéralisme était réformable, et qui l’eut dans la gueule lorsqu’il se réveilla le lendemain de la Nuit des longs couteaux avec une Constitution qui avait été signée sans lui et qui ne prévoyait plus, comme il l’avait négocié, ce fameux droit de retrait des programmes fédéraux avec compensation financière? Ce René Lévesque qui l’eut dans la gueule lorsqu’il se rendit compte qu’en plus d’avoir été littéralement tassé parce qu’on ne voulait pas des chichis du Québec dans le ROC, on lui imposait sans son consentement une nouvelle Charte des droits qui allait petit à petit vider la loi 101 de son essence?
Allons-nous retourner nager une millième fois dans l’histoire de cet humiliant soufflet du Lac Meech, cette entente qui promettait au Québec une reconnaissance comme société distincte en plus de ce fameux droit de retrait des programmes fédéraux, et qui fut cavalièrement rejetée par le Canada anglais? Faut-il, en plus, mentionner que Brian Mulroney, l’homme à l’origine de cette tentative de réconciliation, avait été élu principalement sur une promesse claire de ramener le Québec dans la famille canadienne et de lui faire signer la Constitution dans l’honneur et l’enthousiasme – une promesse un million de fois plus claire, plus compromettante et plus sincère que celle, toute molle et relativement opportuniste, de Jack Layton à la fin de la dernière campagne…?
Et vous osez mentionner le rapport Allaire et la loi 150 de Bourassa, qui proposaient que le Canada fasse une offre satisfaisante au Québec, sans quoi le Parti Libéral du Québec (oui, oui, lui) ferait un référendum sur la souveraineté – une espèce de police d’assurance… Vous osez soutenir que tel devrait être, aujourd’hui, le point consensuel de la classe politique québécoise! Comme si cette idée de « souverainisme de conclusion », de « donnez-nous ça ou bedon on s’en va », n’avait pas été bafouée à grandes claques lorsque ce même rapport Allaire et cette même loi 150 ont été littéralement tassés et vidés de leur substance, causant à l’intérieur du Parti lui-même et dans toute la société québécoise un véritable sentiment d’abandon par le PLQ qui s’était fait le porte-étendard de ce souverainisme de conclusion et qui avait ensuite noyé le poisson! Vos exemples sont bien mal choisis, monsieur Seymour, et il est beaucoup trop facile de les citer sans mentionner la triste fin qu’ils ont connue.
Mais vous persistez. « En appuyant le NPD, dites-vous, les Québécois disent qu’ils veulent à nouveau chercher un arrangement à l’intérieur du Canada ». Supposons que cela fût vrai pour une partie d’entre eux. Pourquoi, maintenant que les jeux sont faits, faites-vous mine de ne pas voir l’éléphant au milieu de la pièce? Pourquoi faites-vous comme si les Québécois, qui ont voté NPD en bloc contre les Conservateurs et qui se retrouvent avec un gouvernement conservateur majoritaire, n’étaient pas en train d’en venir à cette trop évidente conclusion qu’ils avaient été encore une fois un peu fous de croire qu’il était possible de faire quelque chose de cool avec le Canada? Pourquoi faites-vous comme si les Québécois n’étaient pas en train de se dire, sur tous les réseaux sociaux et à travers une foule de médias, que la solution évidente, sensée, toute indiquée, celle qui revient à l’esprit au galop, c’est la souveraineté?
Les Québécois ne veulent pas poser un geste « moralement condamnable », dites-vous? Ce qui serait moralement condamnable, ça ne serait pas de faire la souveraineté du Québec sans offrir au préalable encore une dernière chance au Canada anglais; ça serait d’empêcher que le Québec sorte de cette ronde absurde de négociations constitutionnelles ratées d’avance, ça serait d’empêcher qu’il naisse enfin au monde comme viennent de le faire les quelque quarante nouveaux États qui ont obtenu leur siège à l’ONU depuis le référendum de 1980.
Vous dites que le Québec a rejeté le Bloc parce qu’il n’avait pas envie d’être replongé dans un débat sur la question nationale. Je doute de la véracité de cette affirmation mais imaginons tout de même que cela soit vrai – avant le 2 mai. Les résultats de l’élection ne peuvent que donner au Québec l’envie de faire resurgir ce débat avec force, et la teneur même de votre article en est un indice. On a tellement répété aux souverainistes qu’il fallait passer à autre chose. Mais on se rend compte aujourd’hui qu’il n’y a pas mille façons de passer à autre chose. Il faut sortir de cet espèce de supplice de Sisyphe collectif dans lequel des arguments comme le vôtre nous gardent. L’État du Québec, plus populeux que 120 des pays qui siègent aujourd’hui à l’ONU, d’une étendue territoriale et d’une économie qui surpassent ceux d’environ 90% des États dans le monde, doté d’une des populations les plus scolarisées de la planète, possédant des ressources naturelles qui en font, du point de vue de l’eau douce (de plus en plus rare) et de l’énergie propre, l’Arabie Saoudite de demain, est clairement à la hauteur de ses velléités d’indépendance politique. Il pourrait, au lieu d’être pogné dans un rapport de force inutile avec un gouvernement qui ne le représente pas, se gouverner lui-même selon ses propres valeurs, sa propre culture, ses propres lois et surtout selon ses propres intérêts. Mais l’économie! L’économie!, direz-vous. N’ayez plus peur : l’économie n’appartient plus au Canada; elle appartient au monde entier. Elle ne dépend plus d’une vieille union fédérale faite pour un autre siècle, elle dépend d’une mondialisation économique à laquelle notre bien commun québécois commande aujourd’hui que nous participions.
Le 2 mai, le vent a tourné, monsieur Seymour. Ce sont les souverainistes qui ont, à partir d’aujourd’hui, en plus du rêve, la force du pragmatisme et du réalisme. Il est dans notre plus pur intérêt d’accéder à l’état de pays, et il me semble étrangement déraisonné, presque passionnel, de vouloir demeurer, comme par un attachement atavique, bizarre et nostalgique, à cet autre pays, le Canada, qui ne nous a donné par le passé (ni ne nous donne dans le présent) aucune bonne raison de ne pas faire notre chemin sans lui.
Je termine avec une pensée particulière pour tous ces Canadiens du ROC qui ont voté contre Harper et qui doivent très mal dormir ces jours-ci. Ce sera bien sûr une très maigre consolation pour eux, mais je tiens tout de même à les rassurer : il risque d’y avoir bientôt à leurs portes un nouvel État accueillant, aux antipodes de ce que le Canada est en train de fabriquer et de devenir, et dans lequel ils seront plus que bienvenus.
Le 4 mai 2011
novembre 2010
2 billets
*Prononcé lors de l’événement “J’aurais voté oui mais j’étais trop petit”, présenté le 5 novembre 2011 au théâtre Plaza à Montréal
Dans notre monde où la moindre heure donnée se calcule en argent perdu, vous n’êtes très probablement pas venus ce soir en vous disant : « Je ne vois pas pourquoi le Québec devrait être indépendant mais je vais aller écouter une gang de jeunes essayer de me convaincre, tout à coup ils réussissent ». Non, là, il faut que je l’assume, je parle à des convertis.
Et dans un monde où la valeur de la moindre action entreprise se calcule en résultats immédiats, il faut que je me rassure en me rappelant qu’on a des tonnes de choses à se dire entre convertis, en privé.
Quand ça fait trois ans qu’un ami nous dit : « Ouin, j’ai décidé que j’allais passer à l’action pis déménager de chez ma blonde parce que c’est une maudite castrante, elle arrête pas de faire ci pis ça, pis quand je serai pus avec, je vais enfin pouvoir faire ci pis ça », c’est plus le temps de dire : « ah oui, t’as raison, ta blonde est vraiment conne ». Après trois ans c’est le temps de lui dire : « Ben là, ça avance-tu, là? As-tu un plan dans ta tête? Par où tu vas commencer? Visiter des apparts, appeler le camion de déménagement, te trouver des chums pour t’aider? Pas la semaine prochaine, pas demain. À soir. Envoye. »
Notre ami, il est chanceux dans un sens : le problème, il est de son bord. Si le problème était de l’autre bord il serait pas mal plus compliqué à régler. Quand on entend ou qu’on lit : « Tout dépend de nous » c’est ça que ça veut dire. Ça veut dire que c’est notre responsabilité. C’est pas de la faute à la Reine d’Angleterre. C’est pas de la faute à Trudeau, à Chrétien, à Harper, à Charest. C’est pas de la faute au Québécois évaché devant sa télé. C’est pas de la faute à la télé, aux radios-poubelles, à la ville de Québec, à la ville de Montréal. Tout ça on vit dedans, on vit avec, pis il va falloir faire l’indépendance, avec. Pis même avec tout ça, on va l’avoir eu pas mal plus facile que d’autres, notre combat pour l’indépendance.
La première responsabilisation à faire c’est de se demander individuellement si on se tient droit face à soi-même, si notre conscience est libre ou si on la cache derrière une image plus marketing, plus fausse, plus couarde, une image qui nous apporterait supposément plus de job et plus de flattages dans le dos. Parce qu’il y a deux façons de vivre sa vie : comme un être marketing qui se demande constamment c’est quoi qui est marketing pour être toujours plus marketing, ou comme un être intègre qui se demande constamment qui il est pour être toujours plus lui-même. Comme un être attaché à toutes sortes d’intérêts, un être hiérarchisé, un être qui possède et qui est possédé, un être à vendre… ou bien comme un être souverain de lui-même, un vivant libre, un libre penseur, un libre parleur, un libre rêveur et un libre faiseur, qui vit en profonde amitié avec soi-même et qui fait le pari de vivre pour soi les années qu’il lui reste à vivre. Montaigne disait au 16ème siècle : « Dans ce monde plombé où les seules valeurs sont le profit et l’ambition, où le visage des hommes se cache derrière le masque de leurs fonctions, où se parjurer n’est pas un vice mais une façon de parler, je ne veux pas répondre par le mensonge à cette époque de mensonge. »
Il y en a une bonne gang ici, et j’en fais partie, qui se retient de parler d’indépendance ou qui le fait moins fort, qui hume l’air du temps et se dit : « m’as fermer ma gueule, m’as avoir l’air ben que trop motivé pis y me réinviteront pus, m’as faire de la chicane, y vont me prendre pour un hippie fini, ou un anarchiste fini, ou un gogauchiste fini, ou un nazi fini, ou un frustré fini, ou un raciste fini, ou un réactionnaire fini, etc ». L’image de l’indépendantiste a tellement été attaquée avec efficacité qu’elle s’en est retrouvée bêtement démodée. Et on s’est bêtement laissés convaincre, et on est redevenus gênés, on est redevenus honteux. La table que d’autres, nos parents, nos grands-parents, avaient mise pour nous à grand-peine, on l’a laissée s’assécher, poignés qu’on est dans cette nouvelle grande individualité occidentale qui, aux dernières nouvelles, ne nous a pas encore rendus heureux.
On s’est retranchés. Là calmons-nous, sortons de la tranchée : il n’y a pas de guerre à l’extérieur. Surprise. Le champ est totalement libre. On est pas en Corée du Nord, on n’est pas en Birmanie, on n’est pas au Soudan. La liberté qu’on clame en est une toute occidentale. On s’arrache à coups de millions notre attention, nos opinions, nos préférences d’achat, nos votes, on nous dit partout ce qu’il faut penser, ce qu’il faut vouloir, ce qu’il faut aimer, ce à quoi il faut ressembler. Et si ce à quoi tu ressembles et ce que tu penses, veux et aimes ne fitte pas avec ça, ben… c’est toi qui décides. Tu fais semblant ou tu fais pas semblant. Tu réponds par le mensonge à cette époque de mensonge… ou non, tu refuses. Tu résistes. Tu te tiens droit.
Alors dans le fond, la première liberté que je réclame, c’est à moi-même que je la réclame. Je vais le faire devant vous aujourd’hui. J’exige de moi-même, je réclame de moi-même la liberté de ne plus avoir honte, la liberté de ne plus avoir peur, la liberté de ne plus avoir la langue prudente, la liberté de rêver tout haut mon pays sans être sur la défensive, sans me sentir attaquée, sans me sentir comme une ado frustrée en manque d’attention ou de raisons de vivre, sans avoir peur qu’on ne m’engage pas, la liberté d’avoir au cœur cette certitude, cette paix, cette confiance que j’ai raison et que je ne suis pas seule.
Je veux avoir confiance en nous.
Même vous, ici, vous n’avez pas confiance en nous. Vous doutez.
Comment pourrons-nous soulever un pays avec le doute dans les bras?
C’est ici (dans ma poitrine) que ça commence. Chacun de nous sommes souverains de ce petit espace minuscule. Et la conviction, c’est encore mieux que la corruption en frais de contagion. La conviction, pas pour convaincre les Québécois d’acheter notre bébelle, ou de financer notre patente, ou de voter pour nous, ou d’écouter notre émission.
Juste pour convaincre les Québécois de se choisir.
D’arrêter d’écouter les contingents de manipulateurs diplômés qui nous harcèlent de « tu devrais faire ci », « tu devrais faire ça », « fais surtout pas ça, il va t’arriver ça », et de commencer à se demander : moi?
Moi, je veux quoi?
Moi, est-ce que je peux décider moi, de ce que je veux, moi?
Est-ce que je peux avoir les clés de ma maison, moi?
Est-ce que je peux avoir ma carte de compte en banque, moi?
Est-ce que je peux avoir une chaise, s’il vous plaît, avec un petit écriteau écrit « Québec » dessus, s’il vous plaît? C’est parce que je m’en vais à New York, il y a une session de l’Assemblée générale de l’ONU, j’ai le goût d’y aller pis je pense que j’ai totalement rapport là.
Pourquoi vous pensez qu’ils nous traitent de racistes? De refermés sur nous-mêmes? On le sait que c’est pas vrai et qu’ils sont pires que nous de ce côté-là, mais pourquoi ils font ça? C’est parce qu’il n’y a pas plus grave de nos jours qu’être raciste, à part, peut-être, pédophile, mettons. Il n’y a pas plus poche qu’être refermé sur soi-même. S’ils finissent par te faire accroire que, quand t’es indépendantiste, t’es raciste, tu risques de crier moins fort. Ils ont fait ça pour gêner le monde, parce qu’où y a de la gêne, y a pas de plaisir, et où y a pas de plaisir, y a pas personne. Mais toi, au fond de toi, qu’est-ce que tu penses? Toi, au fond de toi, qu’est-ce que tu veux? Envoye, dis-le, fort, tu vas voir, c’est le fun, moi en ce moment j’ai du fun, pis le monde quand ils voient que chez vous, le monde ont du fun, ben ils viennent, ils cognent à la porte et ils disent : « Salut, je m’appelle tel, je peux tu embarquer? »
Je parle aux politiciens aussi, vous aussi vous êtes atteints de la Gêne, vous essayez de correspondre à ce que le monde veut comme une petite ado un peu poignée et trop maquillée qui essaye d’être comme elle pense qu’elle a compris qu’il faudrait qu’elle soit. Vous voulez savoir ce que le monde veut, mais ce que le monde veut en premier, c’est de la sincérité, de la conviction et du courage, c’est du monde vrai qui se mouille, pas du monde gêné qui parle comme un derrière de boîte de céréales. Envoyez, vous êtes capables d’être vous-mêmes, vous aussi, vous êtes pas des extra-terrestres.
Mais je comprends : on a peur d’être encore une sollicitation de plus qui n’a pas davantage de raison d’être que les sollicitations pour l’environnement, pour la paix dans le monde, pour les objectifs du millénaire, pour les militants arrêtés au G-20, pour les femmes violées au Congo, pour les soldats de vingt-deux ans qui meurent en Afghanistan, pour les prisonniers de Guantanamo, pour les réfugiés Pakistanais, pour les femmes lapidées… On réfléchit à ça en marchant sur la rue, entre des Krishna qui chantent des chansons, des scientologues qui t’offrent gratuitement un test de personnalité, des militants de Greenpeace avec leurs cartables et une femme à poil sur un abribus qui te vend de la pâte à dents, et on se dit : « pourquoi l’indépendance du Québec »?
Parce que tant que nous n’aurons pas changé cet ordre constitutionnel qui étouffe nos penchants politiques quels qu’ils soient, il ne sert à rien de militer pour autre chose parce que nous n’avons ni voix, ni pouvoir. De vote à l’ONU et aux autres institutions internationales où se décide en ce moment le sort de la planète, on n’en a pas. De poids dans le Canada, on en a de moins en moins. Tous ceux qui ne savent pas c’est quoi le déséquilibre fiscal, écrivez ça sur un bout de papier, « déséquilibre fiscal », et googlez-le. Vous allez pouvoir expliquer comme un pro à vos amis dépendantistes pourquoi il est absolument, physiquement impossible dans le contexte actuel que le Québec participe à quoi que ce soit de plus progressiste que de s’organiser pour que ses hôpitaux ne s’écroulent pas à terre demain matin. On n’en a pas, de pouvoir. On n’existe pas. C’est ça la réalité. Finalement la question n’est pas de savoir si on refuse de disparaître ; la question c’est de savoir si on accepte d’apparaître.
C’est fou de lire ce qu’André d’Allemagne écrivait il y a quarante, cinquante ans, que nous sommes une société « tenue à l’écart de l’histoire », « isolée du monde », « éloignée des décisions et des responsabilités », et de réaliser qu’on est encore là. On est toujours une société enclavée par un constitutionnalisme aussi rigide, orgueilleux et réactionnaire qu’un vieux bonhomme frustré et malheureux, on est toujours entravés par une force politique centralisatrice qui nous fait immanquablement pencher vers Ottawa contre notre gré, là où se situe notre seule petite sortie approuvée vers le monde extérieur. Non! Il faut, comme disait de Gaulle, épouser notre époque, il faut que notre politique soit mondialisée et non plus canadianisée, et si le moment est passé de dire qu’il faudrait que nous nous décolonisions il est temps de dire qu’il faut que nous nous décloisonnions, il faut que cette identité collective distincte, la nôtre, cesse d’être régionalisée à l’intérieur d’un État dont on se fout, il faut que cette identité se mondialise enfin, elle aussi, elle aussi.
Combien de nouveaux pays à l’ONU depuis le référendum de 1980? Quarante. Aucun de ces pays n’était aussi riche que le Québec au moment de son indépendance, et aucun n’a voulu revenir à la dépendance. On est tu assez cons pour croire que nous, ça va être différent, que nous, on est vraiment pourris, poches, incapables, et qu’on va ramper devant le parlement canadien pour lui demander de nous reprendre? Et si le Canada est si convaincu de ça, qu’on est vraiment trop poches et trop pauvres, pourquoi il a mis tant de milliards et commis tant d’illégalités dans le seul but de nous garder? Par grandeur d’âme? Quelle sorte d’individu se laisse convaincre aussi facilement par quelqu’un de très ouvertement intéressé à le garder dans la soumission? Moi j’appelle ça un individu emprisonné, mais non pas par des méchants qui lui auraient mis des chaînes; emprisonné par sa propre peur, sa propre absence de courage et de capacité de confrontation, sa paresse à se tenir debout. Emprisonné dans un avenir dans lequel il n’aura pas grand-chose à voir lui-même, dans lequel il risque de se dissoudre comme une femme faible qui n’ose pas quitter un mari manipulateur, profiteur, éteignoir de bonheur.
Il n’y a personne qui nous tient ou qui nous menace de mort. Il n’y a personne qui nous empêche de rien. La bataille se passe dans chaque tête, et d’abord dans la mienne, et d’abord dans chacune des têtes qui sont ici.
Et dans chacune des têtes qui sont ici il faut renverser la vapeur par rapport à l’indépendance, pas juste parce qu’on le peut mais parce que c’est infiniment important de cesser d’être ce petit gars de treize ans qui longe les murs au secondaire en espérant rester invisible et qui voit le moindre regard sur lui comme une attaque, un danger. Parce qu’on ne peut pas sauver la planète, ou nos rivières, ou nos forêts, ou notre langue, ou la langue des Innus, ou notre système d’éducation, ou les baleines, ou les glaciers, ou la paix, si on n’est pas capable de se tenir droit et de dire : « Excusez-moi. Excusez-moi? J’ai quelque chose à dire. Excusez-moi, non, excusez-moi, c’est à mon tour de parler. Excusez-moi, si vous permettez, c’est parce que ça fait longtemps que j’ai pas parlé ». Là il y en a qui vont dire : « Chut, chut, il veut dire quelque chose lui là-bas là, c’est qui lui? » Là le silence va se faire, les voix vont se taire, et l’espace sera là, ouvert, soudainement respectueux à notre grand ébahissement, le silence va être là, tout prêt, à attendre qu’on se présente.
Là, on pourra dire qu’on est enfin arrivés… à ce qui commence.
Catherine Dorion, diplômée d’une maîtrise en Conflit, sécurité et développement à King’s College London, d’un baccalauréat en Relations internationales et Droit international à l’UQÀM et du Conservatoire d’art dramatique de Québec.
octobre 2010
2 billets
*écrit et prononcé par Catherine Dorion au buffet LDG à Montréal le 10 septembre 2010
J’ai été vraiment jalouse d’Andrée Ferretti quand je l’ai entendue dire, dans un documentaire sur le RIN, la chance qu’elle avait eue d’avoir vécu sa vingtaine pendant les années 60. Je me suis dit : « ah, maudite chanceuse ».
J’ai souvent l’impression qu’avoir vingt ans aujourd’hui c’est être condamné à espérer juste des petits remous, l’impression que même si je convainquais toute ma génération, le mieux qu’on arriverait à faire ça serait toujours juste des petit remous. T’sais, quand sur la courbe démographique t’es dans la gang qui est au niveau de la petite ceinture serrée en dessous des seins…
J’ai souvent l’impression qu’avoir vingt ans aujourd’hui c’est vivre dans un monde qui est trop lourd à changer, un monde où les ambitions qu’on ose encore avoir pour notre société refusent obstinément de s’encastrer dans la réalité, troublées qu’elles sont par notre besoin de se tailler une place individuelle dans ce monde qui, à sa façon, est assez dur finalement, assez inhospitalier dans un sens, et embrumé dans une telle pollution spirituelle… J’imagine que c’est ce qui arrive quand la démocratie est effective, le combat ne se fait plus avec des soldats mais avec des idées, et ce sont les idées qui reviennent du combat tout amochées, à tel point qu’on ne les reconnaît plus…
Là on en est rendus à se demander si nous sommes réellement une entité collective définissable et si oui, comment la définir sans que personne au monde ne se sente exclu de notre définition. On se demande aussi si finalement ça a rapport ces questions-là de savoir ce qui nous unit et où nous allons et si nous ne sommes pas simplement une sous-culture canadienne ou nord-américaine ou humaine finalement… Pourquoi moi je voudrais que la culture qui m’a faite s’exprime politiquement à travers un gouvernement totalement libre qui prenne part à cette mondialisation dont on parle tant… alors qu’on le répète partout, tous les gouvernements, de toute façon, mentent et volent; alors que l’humanité avec ses guerres et son mépris pour la planète et ses multiples autres immoralités fait assez honte elle-même; alors que la planète va crouler sous le poids des chars et que l’avenir du monde est probablement aussi noir que le Golfe du Mexique en ce moment?
Je me suis dit : « Ouin. Ceux qui avaient 20 ans en 1960 sont nés avec une maudite bonne brassée de cartes. L’optimisme était du côté de ceux qui n’avaient pas encore gagné. Alors qu’aujourd’hui il y a ce pessimisme et cette invincible nonchalance pour à peu près tout ce qui n’est pas relié à faire de l’argent… » Est-ce que tout ça, c’est pas un peu trop difficile à déboucher? Nos efforts vont-ils être aussitôt sublimés par la force du courant contraire? On soupire, on se fatigue, on se dit : c’est trop décourageant, c’est trop essoufflant, nos adversaires nous battent tout le temps. Quelque part, c’est un peu douloureux d’être souverainiste aujourd’hui. Mieux vaut peut-être me concentrer sur ma carrière, sur mes rêves individuels, sur moi-même. Là au moins mon énergie ne sera pas perdue.
Mais en même temps je me dis : « aye, wo ». En 1960 l’avenir de l’humanité n’était pas en meilleure posture, on répétait partout que ce qui nous attendait au prochain tournant c’était l’hécatombe nucléaire. Et puis en 1960 les indépendantistes québécois étaient au plus quelques centaines; aux élections de 1966 ils n’étaient même pas 10%! On envie les membres du RIN parce qu’alors tout était à faire, mais justement : tout était à faire. À nous il ne reste que le dernier mille à faire et dans un sens c’est nous qui sommes les plus chanceux, parce qu’avec un peu de courage et un peu d’intelligence on pourra profiter de ce que d’autres ont mis tant d’efforts à préparer sans jamais, pour beaucoup d’entre eux, pouvoir y goûter. On dit tout le temps que les baby-boomers ont tout pris – mais avec tout le poids de leur génération ils ont aussi semé quelque chose de grand pour nous et c’est à nous d’en faire la récolte. 10% en 1960, 40% en 1980, 50% en 1995 où deux millions trois cent mille personnes ont dit « OUI JE VEUX LE QUÉBEC POUR PAYS ». Juste le nombre de ceux qui ont voté OUI c’est plus que le nombre d’habitants d’une bonne cinquantaine de pays dans le monde. Mais comme il nous faut la majorité on a quoi, 1% à aller chercher? En 1960 c’était 90% qu’il fallait aller chercher!
Le 1% à aller chercher se trouve peut-être déjà parmi les centaines de milliers de souverainistes qui, comme moi, ont eu 18 ans après 1995, mais comme ça serait le fun d’avoir une victoire la plus décisive possible et comme il n’y a rien de plus incertain que la politique, il ne faut pas attendre que le monde se convainque tout seul. Pour gagner la lutte politique il faut travailler fort à faire avancer le rêve plus que la peur. Et on a encore plus raison de le faire si les sondages publiés dans les journaux fédéralistes disent qu’on est du côté des perdants, parce que l’idée justement c’est pas d’aller avec les gagnants, de prendre les idées gagnantes, de guetter les conditions gagnantes et de se coller sans rien faire du côté de la victoire – l’idée c’est d’avancer avec son cœur et de faire que nos idées, de cœur, perdantes au départ, finissent par gagner grâce à nous, à notre action. C’est ça un vrai mouvement politique.
* * *
En 1966 le RIN écrivait : « Les hommes qui sont au pouvoir actuellement à Québec sont dans l’ensemble nettement dépassés par l’histoire et par les événements, d’où l’improvisation continuelle et l’ambiguïté permanente de leurs positions. Il y a carence de gouvernement à Québec ». « Quant aux quelques hommes qui font exception dans le régime actuel […], viennent les élections et on les entendra se taire sur toutes les questions sérieuses qui mettent en cause l’avenir du pays, car l’importance pour eux demeure de s’accrocher au pouvoir. Leur influence, alors, ne pèsera pas une once à côté de celle de la grande finance étrangère et des bailleurs de fonds qui alimentent la caisse électorale du parti au pouvoir. »
Même si on a fini par croire que cet état de choses découlait d’une sorte de tare que porteraient invariablement les hommes politiques, il serait concrètement facile au prochain gouvernement souverainiste d’y échapper. Tout ce qu’il lui faut, c’est de la foi – mais de la bonne foi. Il y a dans la politique actuelle une telle vacuité de sens, une telle vacuité de droiture, le premier qui aura le courage et la sincérité de ses opinions va terrasser tous les autres dans l’esprit des Québécois.
D’Allemagne disait que « nous avons peur de la liberté », et il faudra lutter contre cette peur avec la seule chose qui sache y faire contrepoids : la passion, la curiosité, l’excitation, la foi. Oui il faut avoir des bases solides et rationnelles qu’on va pouvoir défendre intellectuellement n’importe où et n’importe quand, mais une fois que ça sera fait – et c’est fait – il faut laisser à leur propre fange intellectuelle les rabats-joie qui tentent inlassablement de miner ces bases, les laisser couiner leurs histoires d’horreur et laisser parler nos rêves, laisser nos yeux et notre cœur pétiller quand on en parle, faire les pas qu’il faut, avancer malgré le trac, dire : « Envoye, c’est maintenant, oui, ok, oui on a peur mais on y va », et de plonger dans la bataille. C’est la seule façon d’apprendre, c’est la seule façon de grandir, c’est la seule façon de vivre vraiment.
Il faut recommencer à militer avec notre cœur, et avec foi, avec bonne foi.
De l’autre côté ils militent, avec toute leur foi, toute leur mauvaise foi quand ils répètent depuis toujours que l’indépendantisme est mort, à tout le moins très malade, moribond, agonisant, insensé dans le monde actuel, dangereux économiquement, archaïque, refermé sur lui-même et qu’il faut passer à autre chose – ah! Ce fameux « passons à autre chose », comme si le désir pour notre nation de contrôler son propre destin politique était un caprice d’enfant, comme si notre envie d’expérimenter pour la première fois de notre vie de quatre siècles une existence politique adulte était une niaiserie d’adolescence, et qu’il fallait maintenant comprendre et redevenir sérieux, rentrer dans les rangs et cesser de parler d’identité, cette notion ridicule! On notera au passage à quel point ceux qui prédisent la fin de l’identité comme force politique et qui rient de ceux qui la défendent font souvent partie de ce grand pôle culturel hégémonique dont l’identité collective est la plus forte, la plus affirmée et la plus représentée au monde en ce moment. Quand ces derniers seront prêts, non pas seulement à cesser d’imposer leurs valeurs aux quatre coins du monde mais à les abandonner, carrément, face à un nouvel hégémon plus grand qu’eux, alors nous en reparlerons. D’ici là, ils ne comprennent même pas que lorsqu’ils écrivent des thèses universitaires sur le ridicule de l’appartenance culturelle, ils militent en fait pour que les identités abandonnées cèdent enfin la place à une culture soi-disant plus universelle, la leur.
Mais nous aussi nous avons droit à notre rêve américain. Je m’imagine marcher sur la rue de la Couronne à Québec qui sera devenue quelque chose comme la rue de l’Indépendance et qui sera bordée d’ambassades et de cafés pleins, où des immigrants venus de partout auront été attirés par la réalité de notre progressisme, par notre réputation de monde relax et ouvert et fêtard, un mélange de folie latine et d’intensité émotive nordique cachée sous un calme anglais, un endroit où les gens déménagent aussi par envie de vivre avec ce nous-là et pas seulement pour suivre le flot des migrations économiques. Mais pour ça il faut nous faire connaître, il nous faut exister dans le monde. Et pas juste par nos films, nos cirques, notre théâtre, nos entreprises culturelles, nos ententes universitaires. Il faut exister totalement. Il faut que, si bon nous semble, nous soyions, nous, comme nation, capables de faire le choix collectif de ne pas acheter des avions de guerre pour mieux financer nos universités, ou d’abolir le poste de lieutenant-gouverneur pour mettre cet argent-là ailleurs, ou de faire une entente économique avec tel pays africain ou européen, ou d’avoir une position, je le sais pas moi, pro-médicaments génériques à l’Organisation mondiale du commerce, ou de contrôler nos armes à feu, ou simplement de faire les lois que nous avons toujours faites sans risquer de nous faire contredire par une Cour suprême qui tente comme un mauvais père de nous imposer des valeurs qui ne sont manifestement pas les nôtres.
* * *
Il s’agit d’un combat entre l’ambition et la peur. Quand un ami nous dit : « je sens que c’est ça que je devrais faire, j’ai envie de ça, mais j’ai peur de ne pas y arriver, de trouver ça trop dur », il est de notre devoir de l’en-courager, au courage et à la vraie vie, et non à la peur, à l’aplatissement et à la platitude. Quand les Québécois disent : « j’aimerais ça mais je le sais pus », il est de notre devoir de répondre! D’être là! De militer pour le bonheur, pour l’avenir, pour le courage! C’est ça le rôle d’un politicien, d’un militant! Pas d’attendre que le monde pense comme lui, de même, par un heureux hasard, pour après ramasser les fruits de ça et se faire élire sans jamais avoir rien fait pour convaincre le monde de ses idées! On l’entend partout, tout le monde est écoeuré d’être écoeuré, tout le monde veut pouvoir suivre quelqu’un, ou quelques-uns, qui vont pouvoir les emmener quelque part! Pas leur répéter à chaque allocution les mêmes mots standardisés qui parlent de notions à la mode – « création de richesse », « développement durable », « meilleure gestion du système de santé, d’éducation » – oui oui, c’est sûr, tout le monde veut aller par là. Mais il faut que le mouvement souverainiste reprenne conscience de son rôle qui en est un de militant – et non de frileux analyste de sondages –, comme il l’a été au départ, comme le RIN avait fait le vœu de l’être dans un Québec qui était non pas à moitié souverainiste comme aujourd’hui mais à 5, 10%! C’était pourtant pas des fous? Aujourd’hui on le sait, c’était pas des fous, c’était des visionnaires?
Ils avaient la foi de leur jeunesse, la foi de leurs années 60 peut-être, mais ils avaient l’indéniable avantage d’y croire.
Alors ce qu’il faut espérer aujourd’hui ce n’est pas un changement extérieur, une volonté populaire issue d’on ne sait où qui ramènerait enfin la souveraineté à l’ordre du jour. Ce qu’il faut espérer aujourd’hui, c’est que le mouvement souverainiste arrête de regarder par la fenêtre pour voir ce qui pourrait s’y tramer de dangereux et que sereinement il se regarde lui-même, prenne conscience de lui-même, accepte ses défaites et ses défauts, se débarrasse de ce qui nuit à la sincérité de son combat ou contribue à son inanition et accueille ce qui pourrait lui insuffler vie, fasse un nouveau pacte avec lui-même et, une fois fort de sa foi, sorte dehors en pensant : « Trouvez-moi ridicule, pensez de moi que je suis un rêveur mais, comme disait John Lennon, je ne suis pas le seul, loin de là. Inquiétiez-vous pas, je sais où je m’en vais et je sais que j’ai raison. »
Assez de peur, par pitié. Il n’y a pas de vie dans la peur.
Alors rappelons-nous la naissance du RIN, rappelons-nous ces gens-là, comparons-nous à eux et prenons conscience de nos défauts et de notre devoir envers eux, crachons-nous dans les mains et recommençons. Oui, ça va faire mal, on va recevoir des coups, oui il y en a dont la carrière montera peut-être pas aussi rapidement que s’ils s’étaient rangés là où rien ne bouge là où l’argent reste bien investi et les rêves bien remisés au grenier. Mais au moins, on va vivre. Le jour de notre mort ça va valoir pas mal plus cher que n’importe quel placement à haut rendement, et la nation dans laquelle nous serons nés aura cessé d’avoir à porter toujours soit la peur de disparaître ou la peur d’être trop poche pour faire un pays, elle aura cessé de devoir choisir toujours entre la bataille politique incessante ou le déprimant abandon du rêve collectif. Elle sera libre de tout ça.
Mais j’ai besoin de vous, les plus vieux, vous la grosse poitrine de la courbe démographique, qui avez vécu l’euphorie des décennies passées, qui avez vécu la gestation de ce beau, grand rêve et qui avez cru pouvoir le faire naître. Il se trouve qu’il attend encore qu’on le mette au monde. Remettez-vous dans la tête que ça se peut, sortez vos rêves de la remise, n’ayez pas peur, personne ne va mourir et personne ne va se retrouver à la rue. Sans foi, il n’y a pas de regard vers l’horizon, et sans regard vers l’horizon, il n’y a pas de réelle politique, que de la gestion et de l’octroi de contrats. Et il faut se rappeler que si nous sommes là ce soir et à toutes les autres manifestations de cette nature c’est parce que nous voulons plus, pour notre nation, que la possibilité d’octroyer des contrats.
Dire qu’il n’y a pas de relève ça rend cynique, ça donne l’impression que tout est toujours en train d’agoniser, qu’il n’y a plus de naissances, que des morts lentes. Mais dire que les plus vieux ne sont plus capables de rien risquer, veulent juste garder leurs grosses jobs, ont perdu le sens de l’avenir et de l’ambition collective, ça aussi ça contribue au cynisme et à l’impression que tout finit toujours par agoniser, par cesser de renaître. Alors on fait-tu un deal? Nous, les jeunes, on vous rejoint, et vous, les plus vieux, vous vous ouvrez à nous et à nos rêves, qui sont les mêmes que ceux que vous avez eu. Après tout, comme un Pierre Bourgault un peu vieilli avait lancé une fois : « Restez fidèles à vos rêves de jeunesse. Ce sont les seuls ».
Merci.
juin 2010
2 billets
*prononcé le 20 juin 2010 après la Grande marche vers l’indépendance du Québec, au Parc Lafontaine à Montréal.
Aujourd’hui à travers le pays, à Amos, Chicoutimi, Gatineau, Montréal, Québec, Saint-Jérôme, Sept-Îles, Sherbrooke, Terrebonne et Victoriaville, des milliers de personnes ont marché pour manifester leur envie de dire OUI à la naissance de leur pays, un oui que les centaines de milliers de souverainistes de 32 ans et moins n’ont jamais eu la chance d’inscrire sur un bulletin référendaire.
32 ans et moins, ça, ça veut dire qu’il y a une tranche d’âge large de 14 ans, la plus jeune, qui n’a jamais pu s’exprimer sur l’avenir de son pays. Il est peut-être temps d’aller voir – oui, encore une fois, oui – ce qui se passe dans l’âme de la société québécoise à part les batailles de sondages pis d’intentions de votes pis de spéculations médiatiques, il est peut-être temps d’aller voir encore une fois ce qui lui chatouille le ventre à cette société-là, la nôtre, pis lui demander : « Pis, ça te fait-tu comme moi? Tu commences-tu à avoir des papillons dans le ventre, toi aussi ? »
On le sait depuis le début et cette marche en est un exemple de plus : le mouvement souverainiste québécois est une force tranquille, à l’image de ce que nous sommes. Ce n’est pas un tsunami. C’est une grande marée qui remonte le cap, lentement (un peu trop lentement des fois) mais sûrement, et bientôt on va aller au bord du cap pis on va trouver, à la place du ravin profond qu’il y avait, le fleuve juste là, à niveau, à nos pieds, on va pouvoir partir à la nage pis revenir sur la berge comme on veut, on va être au niveau de la mer, on va enfin être, nous autres aussi, pour la première, première, première fois de toute notre histoire, un pays comme les autres.
Ce que cette marche a su montrer également c’est que le mouvement souverainiste n’appartient pas à la politique mais à tous ces citoyens qui, depuis sa lointaine genèse, l’ont porté dans leur cœur et dans leurs idées, à ceux qui, par leurs votes, ont permis aux partis souverainistes de vivre, à ceux qui militent dans les journaux, sur internet, dans leurs thèses universitaires, dans leurs syndicats, par leurs entreprises, à ceux qui militent dans la rue, à ceux qui ont depuis le début tenu la souveraineté à bout de bras en répétant : « Chus sûr qu’on est capable! », ceux qui répondaient aux tentatives de nous laisser pour morts « Chus sûr que ça va revenir ».
Et oui, ça revient. C’est jamais parti : c’est enraciné dans notre culture, dans cette chose indéfinissable-là qu’on appelle notre culture, cette culture-là qui est non seulement différente du reste du Canada mais aussi du reste du monde, cette culture unique qui n’est pas meilleure qu’une autre mais qui ne ressemble à rien d’autre sur cette planète, cette culture-là commune qu’on partage et qui nous permet de nous mobiliser sur un même plan pour dire : « aye, y a pas juste les taux d’intérêts pis la croissance. Il y a la manière dont on a envie de se réaliser pis d’être fiers, épanouis et heureux non seulement comme individus mais, enfin, enfin, comme peuple, comme nation peuplant cette planète qu’on veut habiter, enfin, avec toute la chaleur de ce sentiment qui nous lie à nous-mêmes et nous permet de regarder le reste du monde sans gêne, avec droiture et sourire, avec personnalité, originalité et confiance. Cette culture, que je ne sais définir et ne saurai peut-être jamais définir, je la reconnais en moi, en vous, en tous ceux qui vivront ici et voudront la sentir, la connaître et l’intégrer, cette culture existe et elle veut naître enfin à la face du monde pour exister ailleurs que dans le garde-robe, pour avoir enfin sa face au soleil et son siège à la grande table des États souverains de cette planète.
Envoyez, il vous est plus que permis de croire, parce qu’à voir aujourd’hui ce qui est en train de se passer, encore une fois, à voir cette splendide renaissance-là, il faut bien se rendre à l’évidence : il y a pas grand-chose pour nous décourager.
À bientôt, mon pays.
mai 2010
1 billet
*publié par le Forum jeunesse du Bloc Québécois dans le recueil de textes “Souveraineté : Nouvelle génération”
![]()
Je me bourre de livres dans la minuscule cellule aux murs de brique qui me tient lieu de résidence d’étudiante au Nord de Londres. Plus les semaines passent, plus ce à quoi je ne daignais pas m’intéresser pendant mon bac à l’UQÀM s’empare de mon esprit. Il faut que je comprenne. Je veux savoir pourquoi je suis indépendantiste. Je voudrais une réponse coup-de-poing à laquelle on ne pourrait que rester sans réplique, un bon slogan, quelque chose qui vendrait. Ça me rappelle les réflexes rhétoriques de mon enfance pour essayer de planter mes ennemis dans la cour de l’école Saint-Jean-Baptiste à Québec, là où continuent d’avoir lieu les premières joutes oratoires d’une trâlée de petits Québécois.
Puis je m’arrête. Wo, minute. Je n’ai à planter personne, je veux simplement savoir pourquoi. Ma mère, qui a un cœur incommensurable, m’a dit assez souvent pour que ça me suive jusqu’à aujourd’hui : « Suis ce que ton cœur te dit ». D’accord. Ça ne tiendrait pas dans une thèse universitaire, mais disons que je suis indépendantiste parce que j’ai envie que le Québec, la seule entité politique à laquelle je me sente liée par mon appartenance au peuple québécois, décide pour lui-même et soit reconnu par le Monde. Pas parce que nous posséderions supposément, en tant que Québécois, tels attributs merveilleux que ne possèderaient pas les Canadiens. Les Canadiens rencontrés lors de mes voyages sont parmi mes préférés; ils sont généralement doux et curieux, aiment discuter, savent écouter. Parfois, répondant à mon éternelle question, ils laissent tomber avec un sourire gêné, craquant : « What is a Canadian?… Sometimes I feel like you guys in Quebec are the only ones who actually have a culture… » Non, je ne suis pas indépendantiste parce que je n’aime pas leur (magnifique) pays, mais parce que j’ai envie de vivre dans un pays auquel je m’identifie et dont l’évolution me tient sincèrement à cœur. Lorsque le Canada fait des conneries, je m’en fous relativement. Je ne suis jamais fière de ses bons coups et je n’ai pas trop honte de ses mauvais. Peut-être sommes-nous beaucoup à être ainsi démunis d’un intérêt politique qui eût pu être naturel, déparés de ce sentiment de responsabilité seul capable d’inscrire véritablement les nations dans la société mondiale. Camille Laurin, le père de la loi 101, décrivait en 1973 les conséquences de cet état de choses : « Pas de vraie démocratie sans véritable responsabilité et pas de véritable responsabilité sans véritable pouvoir »[1] .
En fouillant la bibliothèque de King’s College London, je tombe sur un livre de Michael Ignatieff sur le nationalisme, Blood and Belonging (le titre en dit long sur son idée sur la question). Je dois admettre que son chapitre sur le Québec ne me fait pas sursauter de rage comme je le prévoyais. Il écrit avec assez de justesse qu’au Québec, « if Canada has defenders, they are […] disabused, unemotional ironists who think that sovereignty is an outmoded nineteenth-century abstraction »[2] . Alain Dubuc en convient : « J’aime visiter le Canada anglais, mais ça reste un pays étranger »[3] – même les fédéralistes québécois admettent leur désabusement.
On l’entend beaucoup : nous sommes à l’ère de l’union, il est futile de vouloir séparer quoi que ce soit. J’y crois aussi – or une union sincère, faite pour des projets communs (la protection de l’environnement, la lutte contre les inégalités, etc), nécessite une confiance commune, un profond respect commun. Cette confiance et ce respect ne pourront exister entre Québécois et Canadiens que lorsque nous nous regarderons en face avec cette profonde et paisible impression d’égalité, de curiosité et de respect, que lorsque les méfiances et les querelles de pouvoir se seront dissoutes. Nous serons là côte-à-côte, tous torts pardonnés, toute volonté de contrôle des processus sociaux abandonnée, toute possibilité de corruption des élites d’un peuple par celles de l’autre rendues difficiles. Et cela, il n’y a que l’indépendance du Québec (et, ironiquement, celle du reste du Canada, enfin libéré de la question nationale québécoise) qui pourra le créer. L’indépendance est une question de paix profonde, de réelle coopération et, paradoxalement, d’union, non pas archaïque, comptable et d’une légitimité sans cesse remise en question, mais sincère, durable, vivante et librement consentie.
Pour l’instant la mondialisation est une force qui nous est appliquée à sens unique, de l’extérieur vers l’intérieur, au lieu d’être une oeuvre à laquelle nous contribuons allègrement, avec tout ce que nous sommes capables, par nous-mêmes, de donner, de partager et de recevoir, comme le font en Europe les nations maîtres d’elles-mêmes.
1. Nous sommes façonniers de nous-mêmes
Une amie marocaine avec qui j’étudie me parlait du Sahara Occidental[4] et insistait : « Les Sahraouis[5], ce sont des Marocains! Ils ne sont pas différents des Marocains. Le Sahara Occidental est marocain. » Mais il n’appartient pas à un Marocain de déclarer à la place du Sahraoui ce qu’est un Sahraoui. Je pensais à la façon dont les Québécois sont souvent perçus par l’extérieur : « Qu’est-ce qu’ils ont de si différent du reste du continent? Ils boivent la même bière, mangent les mêmes hamburgers, conduisent les mêmes chars, ils sont pareils, ce sont des nord-américains qui parlent français, c’est tout ». Mais être chez soi, se sentir chez soi, ce n’est pas porter des vêtements semblables à ceux de son voisin, danser sur la même musique que lui ou manger tel plat et non tel autre. Nous ne sommes plus au siècle dernier : ce soir, un habitant de New Delhi dansera sur Madonna et un habitant de Rimouski aussi; un Romain mangera des sushis et un Tokyote mangera une pizza. Ce n’est pas non plus regarder les mêmes séries télévisées, les mêmes films ou magasiner dans les mêmes chaînes commerciales.
Le sentiment d’être chez soi est beaucoup plus subtil et beaucoup plus sûr à la fois : on le saisit dans le regard des habitants, dans leur intonation, dans leur façon de saluer et de dire au revoir, de se toucher les uns les autres en discutant (un peu mais pas trop), d’entrer chez les gens l’été (et différemment l’hiver), de rire à telle chose (mais de trouver que telle autre, c’est aller trop loin). On le trouve dans leur façon d’être polis ou de considérer qu’une politesse appuyée au-delà de tel point crée un malaise; dans celle de couper la parole à tel ami (mais non à tel collègue de travail), d’avoir tel rapport à l’argent, aux inégalités, tel rapport à l’image, à la fierté, à la liberté individuelle. C’est une conception particulière de l’absurde, des manières, de la langue, des types de sourires, des façons d’entrer en complicité ou en rivalité. C’est un imaginaire commun intrinsèquement compris entre nous, qui nous lie sans se faire remarquer. C’est le langage premier, total, celui qui compose littéralement toute charpente sociale, jamais fixe, toujours en évolution mais sempiternellement fondateur. Nous sommes donc toujours les façonniers de nous-mêmes, les moteurs de cet assemblage et de ce savoir-faire social qui traverse les époques en recevant continuellement de nouvelles épices. Voilà pourquoi Budweiser ou MTV, aussi omniprésents soient-ils, ne suffisent pas à faire de nous de véritables petits états-uniens qui n’auraient plus que la langue française pour distinction.
Le Québécois, qui possède et porte en lui cette série complexe de détails qui font partie de la manière dont il définit instinctivement son peuple, peut donc être de n’importe quelle origine, de n’importe quelle couleur. Le mouvement indépendantiste québécois chemine d’ailleurs avec cette reconnaissance depuis ses premiers balbutiements : en 1837, les Fils de la liberté écrivaient « En prenant le titre de “Fils de la liberté”, [on] n’a nullement l’intention d’en faire une cabale privée, une junte secrète, mais un cadre démocratique plein de vigueur, qui se composera de toute la jeunesse que l’amour de la patrie rend sensible aux intérêts de son pays, quelque puisse être d’ailleurs leur croyance, leurs origines et celles de leurs ancêtres. »[6]
2. Les fédéralistes voient dans les immigrants québécois un outil de combat
Mais tout de suite il faut s’arrêter. Les Québécois ne peuvent plus être définis uniquement par la possession de cette culture si difficile à définir mais si facile à reconnaître pour ceux qui la maîtrisent. Nous sommes une société d’immigration et le Québécois d’aujourd’hui ne parlera peut-être pas exactement le français du Québec, il ne sera peut-être pas touché par les chansons de Desjardins ni les contes de Pellerin et il ne comprendra peut-être pas pourquoi Yvon Deschamps est tordant et triste à la fois. Pendant qu’on travaille à bâtir des ponts et à démontrer à chaque communauté la bonne volonté fondamentale de l’autre, un phénomène vicieux se taille une place dans le portrait : certains fédéralistes, dont notre premier ministre, instrumentalisent cet état de choses pour amincir leur argumentaire en un sophisme-massue : le nationalisme québécois est raciste. The Gazette fourmille d’articles où on attribue aux séparatistes l’idée ferme selon laquelle seuls les Québécois « pure laine » seraient de véritables Québécois. Quel indépendantiste a dit ça? Où? Quand? Je sais que nous n’en sommes pas à une malhonnêteté près… mais il n’y a rien de plus faux! Ça m’enrage! Là on parle de mon pays, là j’ai envie d’entrer dans la bataille! Et cette idée se répand librement dans beaucoup de cercles fédéralistes, se répète, nous attaque, et nous perdons l’équilibre : nous savons que nous ne sommes pas racistes, mais nous savons aussi que nous reconnaissons quelque chose au Québécois qui ne se trouve pas dans un texte de loi – non, nous répond-on, les deux sont mutuellement exclusifs. Quel simplisme, quelle mauvaise foi!
La meilleure réponse à cet uppercut au mouvement souverainiste, Pierre Falardeau l’a donnée à Tout le monde en parle onze mois avant sa mort : « Si tu veux, t’es mon frère, mais si tu veux pas, ça me fait chier! Le monde, y peuvent venir de n’importe où à travers la planète, s’ils me disent : « moi, je suis québécois », je vais les embrasser, câlice. Si tu veux embarquer avec nous autres, il n’y en a pas de problème! Moi, je t’aime! L’idée d’indépendance, c’est pas un problème de couleur de peau, d’origine ethnique, de religion. C’est la question de savoir si ces gens-là veulent construire un pays avec nous »[7]. Personne ne pourra dire en toute conscience aux Québécois « laine mixte » qui auront voté pour l’indépendance que ce pays n’est pas le leur : ils auront enfanté cet État-là avec nous et en seront les pères tout autant que nous.
Je comprends toutefois que certains de ceux qui sont québécois depuis peu n’aient pas grand-chose à faire d’une conscience nationale québécoise : ils ont souvent bien d’autres consciences avec lesquelles jongler, et il n’y a peut-être pas grand-chose que nous puissions y faire depuis notre petit statut de province. Mais le jour où le pays du Québec prendra sa place sur la carte du monde, ceux qui y immigreront diront : « je suis venu ici parce que j’aimerais devenir Québécois ». Je ne fais qu’écrire cela et j’en ai presque les larmes aux yeux de reconnaissance. Voilà le noyau de la chose. Un désir d’être reconnu.
3. Toujours minoritaires
En s’éreintant à répondre aux fédéralistes qui tentent d’instrumentaliser le malaise des immigrants, nous oublions la première des réalités du peuple québécois : nous sommes toujours une minorité. En nous posant la précieuse question : « Quelle sorte de société voulons-nous? », nous oublions que nous ne sommes pas maîtres des institutions qui régissent cette société; cette société est, sinon culturellement, du moins dans tout son appareil politique, également canadienne. Des jugements de la Cour suprême invalidant telle ou telle loi québécoise viennent périodiquement nous le rappeler. Et s’il ne s’agissait que de la Cour suprême… mais l’appareil canadien a su démontrer à travers l’histoire que son combat politique incessant contre l’indépendantisme pouvait également se faire, la fin justifiant les moyens, au mépris des lois et de la démocratie[8].
Le Québec a souvent vu son évolution sociale et culturelle se faire couper la route lorsqu’elle s’aventurait sur des chemins qui semblaient se rapprocher, parfois par hasard, de l’éventualité d’une sécession. Notre culture et notre société n’évoluent pas librement : pour chaque pas qu’elles font il y a des checkpoints politiques liés à des tonnes d’intérêts qui se battent pour ou contre l’indépendance du Québec. Jacques Berque l’a bien résumé : « Dans les pays dépendants, comme dans le Québec, il n’est aucun problème, celui de la gauche ou de la droite, du libéralisme ou de la planification, de l’Église ou de la laïcité qui puisse, je ne dis se résoudre, mais seulement se poser, abstraction faite de la vicissitude nationale. »[9] Immigration, cours d’éducation à la citoyenneté ou d’éthique et de culture religieuse, lois linguistiques, centres hospitaliers universitaires, recensements, télévision publique, et la liste pourrait s’allonger indéfiniment : tout atterrit dans l’écueil de la question de la séparation, même lorsqu’on veut, de bonne foi, parler d’autre chose. Rien n’y échappe. Libérée de cette polarité envahissante, que serait notre culture?
Que serait notre culture si les fédéralistes, qui ont toujours joui de moyens beaucoup plus puissants que ceux des indépendantistes, n’avaient vu leur porte de salut dans la promotion intéressée d’un nationalisme canadien pratiquement inexistant au Québec et dans le vidage de sens du projet indépendantiste qui était, lui, né d’un véritable mouvement populaire? Quelles opérations ont été faites sur le corps de la société québécoise par le moyen de cette recette, et qu’a-t-on voulu lui occulter?
Une chose est sûre et, pour moi, indiscutable : avec l’indépendance nous serons libérés de cette bataille incessante où tous les sujets et tous les contentieux sont tendus par la question de la séparation. Rien de bien intéressant ne nous attend hors de cette perspective.
« Libérés de cette lutte continuelle que nous devons mener chaque jour, il nous restera plus de loisirs pour nous occuper de nos affaires. »[10] Comment pourrions-nous, sans cela, jongler à la fois avec l’identité plurielle des nouveaux arrivants, riche et nécessaire à la survie du Québec, et cette identité canadienne qui essaie de s’installer artificiellement à l’aide de subventions, de Fêtes du Canada et de programmes de commandites pour de multiples intérêts qui n’ont pas grand-chose à voir avec le bien de la société québécoise? Pourquoi s’enticher de cela, qui nous nuit? Libérés de cette contrainte inutile, que d’air et d’espace nous aurons! Et quel soulagement aussi pour les immigrants qui arriveront après l’indépendance, à qui sera épargné le tangage entre identités canadienne et québécoise! Quant aux autochtones, dont les luttes sont aussi actuelles que la nôtre sinon plus, et aux anglophones qui, comme la plupart d’entre nous, ont arrêté de compter les générations, nous devrons nous engager, comme dit Pierre Perreault, à ne pas les traiter comme nous avons été traités depuis 1760. « Car je préfère un petit pays qui a du cœur à un grand pays qui me parle d’économie […], un pays à aimer plutôt qu’à exploiter. »[11]
Charles Taylor et Gérard Bouchard admettent que « la francophonie québécoise a besoin d’une identité forte pour calmer ses inquiétudes et pour se comporter comme une majorité tranquille », concluant que « tant que les Québécois d’origine canadienne-française éprouveront un malaise identitaire, ils risquent d’être peu sensibles aux problèmes réels des minorités ethniques »[12]. Si nous cherchons notre air et notre espace du côté des immigrants en brandissant l’exigence qu’ils abandonnent leur culture au plus vite, nous devenons d’inconséquents rednecks en laissant indemne cette velléité du Canada de s’imposer dans la société québécoise. Il y a quelqu’un de trop dans ce lit – quelqu’un dont la paix sociale ne dépend pas et dont la présence n’amène plus rien que des distorsions politiques et une impossibilité d’évoluer librement en tant que nation moderne.
Il y a longtemps que nous sommes prêts. Nous portons en nous le Nouveau Monde dans ce qui, de lui, n’a pas vieilli prématurément, dans ce qui, de lui, est encore vif, souple et libre, à l’image de ce nouvel État qui naîtra le soir du troisième référendum sur la souveraineté du Québec.
c’est nous ondulant dans l’automne d’octobre
c’est le bruit roux de chevreuils dans la lumière
l’avenir dégagé
l’avenir engagé[13]
Catherine Dorion, diplômée d’une maîtrise en Conflit, sécurité et développement à King’s College London, d’un baccalauréat en Relations internationales et Droit international à l’UQÀM et du Conservatoire d’art dramatique de Québec.
Le 16 décembre 2009.