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Les étudiants contre les détourneurs de rivières
Prononcé lors de la soirée Solidarité à la grève étudiante du 22 mars 2012 au Cercle
Tout le monde le sent. Tout le monde sent que la contestation n’a plus seulement pour but de faire plier le gouvernement sur la hausse des frais de scolarité ou de le punir en élisant un autre parti aux prochaines élections. Le soulèvement vient de plus creux que ça, comme dans une chicane de couple qui commence par une discussion à savoir c’est au tour de qui de payer la facture d’électricité et qui se termine trois heures plus tard par une rupture inattendue, par une lucidité toute nouvelle qui fait voir à quel point il n’y a pas d’issue, à quel point ça faisait longtemps qu’on ne voyait pas clair, à quel point la rupture, même si elle sera difficile, est nécessaire.
Parce que c’est le système au complet qui nous oppose une fin de non-recevoir. Parmi les partis que les médias ont gracieusement déclaré « électibles » – le Parti libéral, la Coalition Avenir Québec et le Parti Québécois –, tous sont pour la hausse des frais de scolarité et tous sont obsédés par la « création de la richesse » au point de se rendre sans résistance aux arguments des prêcheurs financiers. Non, ce qui est en train de se passer est plus large que l’accès à l’éducation. C’est la même ampoule qui se fait frotter par la même sandale depuis trop longtemps, depuis avant même que nous, gens de la vingtaine et de la trentaine, sortions de l’enfance.
On est écoeurés de la religion, cette religion-là selon laquelle tout doit concourir à la croissance économique alors qu’on sait que c’est insoutenable à long terme – et même à court terme puisque c’est déjà aujourd’hui que nous nous épuisons sous la médication des pharmaceutiques dans notre obsession du travail, puisque c’est déjà aujourd’hui que les baleines meurent, que les forêts se font emporter, que 70 millions d’autos supplémentaires s’ajoutent chaque année à toutes celles qui jonchent la planète et que les guerres coloniales ravagent encore les plus beaux racoins de la terre. Cette religion-là qui nous est tellement envoyée fort qu’on y adhère sans même la remettre en question, comme à cette autre époque où c’est en secret qu’on se demandait en quoi les papes noyés dans l’or et les serviteurs suivaient la parole de Jésus, qui disait pourtant qu’il était plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux. Aujourd’hui c’est la même chose, et comme me le disait le chanteur Alexandre Désilets il n’y a pas longtemps, on n’ose pas dire tout haut : « Pourquoi tu me parles d’économie quand il n’y a rien d’économe dans ce que tu fais? Pourquoi tu me parles d’économie quand tu brûles toutes les ressources aujourd’hui pour qu’on ne puisse plus rien avoir dans cinquante ans, dans cent ans? »
Pourquoi tu me dis qu’il nous faut plus de liberté quand la seule chose que tu veux libérer ce n’est pas la pensée, ce n’est pas le savoir, ce n’est pas l’homme, quand la seule chose que tu veux libérer c’est ton argent? Pourquoi tu me dis que j’ai de la chance de vivre dans une société juste quand les puissants mentent et volent et font leur renommée de leur capacité à mentir et à voler et nous convainquent que l’avenir est là, et nous disent que chacun doit faire sa juste part pour permettre la fraude les puissants?
Et tu me dis que moi, si je cherche la croissance du bon sens, la croissance du sens tout court, la croissance de la paix, du savoir, de l’intelligence, de la mesure, de la sensibilité, de tout ce qui fait de notre passage sur terre quelque chose de valable et de beau, je suis une romantique, une hippie finie avec du poil, je porte des lunettes roses, je suis une artiste pelleteuse de nuages b.s. de luxe qui profite des taxes des honnêtes travailleurs, comme si ceux qui pillaient le bien commun étaient en bas de l’échelle et non pas en haut.
Tu me dis qu’il faut que je m’ôte du chemin de l’économie, qu’on s’ôte tous de son chemin, que cette économie va grande comme une rivière, et tassons-nous plus loin sur la rive, et regardons-là déferler, et regardons les présidents de compagnie, les lobbyistes et les gouvernements creuser des digues et détourner cette rivière chaque fois que c’est possible et bourrer leurs moulins de son eau et renvoyer toute cette eau aux possédeurs de canaux de nouvelles pour s’assurer qu’on entende bien leur message : « Laissez passer la rivière économique, attention, tassez-vous plus loin, elle croît, reculez, laissez-nous faire, nous savons ce que nous faisons! »
Et le plus insultant c’est lorsque tu me dis dans le blanc des yeux que tout ça c’est pour notre bien. Attends un peu, là. Quoi? Le ministre de la propagande sous Hitler disait : « Répétez un mensonge trois fois et il deviendra vérité ». Notre pensée collective est ballottée dans les mensonges qu’on lui assène jour après jour et beaucoup plus que trois fois par jour…
Mais la lumière poind aujourd’hui au bout de ce tunnel de noirceur intellectuelle et passionnelle, la lumière poind et nous commençons à distinguer les contours de ce monde que vous avez bâti pour vous seuls alors que nous ne vous surveillions pas, alors que nous étions tous trop occupés à pédaler pour nos études, pour notre emploi, pour notre avenir individuel.
Et bien sûr vous nous dites que l’important est de pédaler davantage et vite pour être plus compétitifs – pas coopératifs; compétitifs, les uns contre les autres –, que le temps presse, qu’il faut travailler plus, qu’il faut garder nos œillères, sans elles nous pourrions être déconcentrés et ne plus être capables d’avancer droit, droit vers l’argent, droit vers la consommation, droit vers la drôle de fierté que nous confère le fait de répondre chaque fois qu’on nous demande si ça va bien : « Je suis dans le jus, là, je suis dans le jus ». Il est vrai que sans nos oeillères nous pourrions ne plus être capables d’avancer, sans nous déconcentrer jamais, droit vers la vieillesse, droit vers la mort. Quand on y pense. Quels fous avons-nous été de trouver du confort dans les cadeaux de grec que vous nous avez faits avec votre sourire de publicité.
On l’a dit souvent pendant les débats : plus de travailleurs éduqués rapporteraient davantage à l’État en taxes et impôts que ce que lui aurait coûté la gratuité de l’éducation jusqu’au doctorat. C’est vrai. Mais si l’éducation est importante ce n’est pas principalement parce qu’elle rapporte de l’argent. Si l’éducation est importante c’est précisément parce que plus un peuple est éduqué, plus il est capable de résister à ceux qui lui répètent : « Achetez, détruisez, jetez, travaillez, payez pour toutes ces pacotilles dont vous ne savez pas que vous n’avez pas besoin et qui se briseront dans un an, trois mois, une semaine, afin que nous puissions continuer à piller les plus beaux paysages de la Terre et à détruire les arbres, les animaux, les cultures, l’intelligence et le savoir humain, la joie naturelle de vivre, enfin toutes les choses qui auront été les plus touchantes de votre passage sur terre. Détruisez tout cela avec nous pour que nous puissions entretenir notre toxicomanie financière qui nous a bouffé le cœur et qui tente à grands renforts de cynisme de bouffer le vôtre. Et si vous voulez être des nôtres, eh bien, étudiez d’abord, mais seulement dans les universités à 20,000 dollars par année ».
Mais le cœur est notre seul véritable luxe et nous en avons marre de vous laisser faire. L’heure chauffe, l’heure est à la révolte du cœur. N’ayons plus peur de la passion. C’est la seule arme aujourd’hui qui puisse véritablement faire face au cynisme et à l’argent.
N’écoutons plus les canaux de nouvelles, laissons faire les sondages et les gros titres. Sortons dehors et allons voir nous-mêmes. C’est le seul moyen de contourner leurs mensonges. Préparons-nous, le siège pourrait être long mais il est nécessaire. Nous ne sommes pas des frustrés. Nous ne sommes pas des illuminés. Les pragmatiques, c’est nous. Les fous, ceux qui répandent la désolation pour satisfaire leurs addictions, ce sont eux. C’est à notre tour de dire : « Tassez-vous. Nous savons ce que nous faisons ».
Extrait de “Le lieu collectif”, poésie politique sur la musique live du splendide Mathieu Campagna.
Discours prononcé à l’occasion du lancement du livre “J’aurais voté OUI mais j’étais trop petit”, publié chez Éditas, au Studio P à Québec.
Voir aussi les merveilleuses performances d’Éva-Saïda et de Mathieu Campagna :
Mon dernier article, publié dans la Presse - opinions, sur mon expérience de l’obsession sécuritaire des stages d’initiation à la coopération internationale…
Ce qu’il faut pour briller : passion, savoir et intelligence
Mon dernier texte publié dans la revue l’Action nationale d’octobre 2011…
Journal Voir : “Pas de malheur, pas de bonheur” - Réponse à David Desjardins
Le 22 juin dernier, David Desjardins publiait dans le Voir un article où il expliquait pourquoi il n’avait aucune envie de s’attaquer à la plaquette “J’aurais voté oui mais j’étais trop petit”.
Tannée de lire la parole tannée de l’énorme contingent de tannés qui somnole dans nos contrées, je lui ai répondu. La lettre fut publiée le 11 août 2011 dans le Voir Montréal et le Voir Québec.
Lettre à l’artiste marketing qui est en chacun de nous
L’article vient d’être publié dans le 2ème numéro de la superbe revue QUI VIVE (une belle petite chose qui rappelle juteusement la regrettée PARTI PRIS…) et a été lu au Gala des Cochons d’or 2011.
En chacun de nous se côtoient l’artiste libre et l’artiste marketing. Il y a l’artiste souverain de lui-même, libre d’esprit, à la parole libre, aux actes libres, qui vit en profonde intimité avec son art, et il y a l’artiste attaché à toutes sortes d’intérêts, l’artiste à vendre, l’artiste dépendant des offres de job et des flattages d’égo. Vous vous dites : « Moi, je parle des prostituées Tchétchènes, je ne parle pas de Lady Gaga, je ne suis donc pas un artiste marketing ». Mais pourquoi parlez-vous des prostituées Tchétchènes? Si c’est en partie parce que vous avez remarqué que le sujet était considéré comme cool dans le milieu artistique, c’est que,
1 – votre public visé en est un d’artistes, peut-être parce que vous voulez les impressionner pour augmenter vos chances d’élargir votre réseau professionnel, et
2 – la décision de travailler sur le sujet est une décision assez marketing du point de vue de votre carrière.
Cette petite épice marketing fait partie de toutes nos décisions artistiques. Au fil de notre travail, plus nous avons voulu être marketing, c’est-à-dire travailler principalement pour notre avancement personnel, plus nous avons refermé notre regard sur nos micro-milieux et plus les Québécois qui n’étaient pas liés au monde des arts se sont mis à se demander ce que nous fabriquions. Surtout que notre sens du marketing nous disait bien, depuis pas mal de temps, que s’intéresser au Québec et aux Québécois, ce n’était pas très marketing. Les universitaires aussi le sentent. Pourquoi s’attarder sur des choses passées date, laittes, patrioteuses, démodées, so 1990…, alors qu’il y a tellement d’autres sujets plus hot, plus garants d’un succès facile? L’artiste a fini par préférer parler du Congo ou de l’homosexualité que du Québec – mais il faut parler du Congo et de l’homosexualité, il faut absolument parler du Congo et de l’homosexualité, ce qui est étrange ce n’est pas de parler du Congo ou de l’homosexualité, ce qui est étrange c’est qu’à côté de cela on évite presque systématiquement d’étudier notre essence collective, comme si elle était trop pleine d’odeurs de boules à mite pour valoir le travail en vogue d’un artiste en vogue. Ça, alors que la plupart d’entre nous avons quand même envie de brailler quand nous écoutons ces chansons de Félix Leclerc qui parlent de notre peuple, quand nous entendons Speak White ou quand nous écoutons tous ceux d’aujourd’hui qui, n’ayant parsemé cette épice marketing dans leur œuvre qu’avec beaucoup de mesure et de sobriété, courent la chance de voir leur art faire pleurer encore les enfants de nos enfants. Bref, pour des raisons qu’il faudrait fouiller, nous évitons minutieusement l’un des sujets qui nous touchent le plus.
Le mouvement collectif, depuis 1995, n’est donc pas resté au point mort malgré les artistes, il est resté au point mort aussi grâce au tranquille consentement des artistes. La première chose à faire est de nous en rendre compte – pas nous taper sur la tête, juste nous en rendre compte lucidement, sans fausses défenses, avec une sincère envie de mieux pour notre gang. Le reste viendra de lui-même, parce que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, créatifs et intelligents. Et si nous prenons notre créativité et notre intelligence pour exprimer le collectif, le collectif vivra. Ni nous fouillons et retournons la terre du collectif, le collectif respirera. Si nous mettons en lumière ce qu’il y a d’humain et de valable dans le collectif, le collectif redeviendra une chose valable aux yeux des Québécois. Tout le monde n’a pas la capacité de faire ça. Nous l’avons. Qu’allons-nous faire de ce don? Parler seulement des affaires à la mode? Parler toujours de nos bibittes individuelles d’artiste? Qu’allons-nous faire de ce don?
Je continue de croire que l’art est libre. Mais à répondre toujours « allez vous faire foutre » à tous ceux qui posent la question à savoir à quoi nous servons, c’est nous enfermer dans notre tour d’ivoire, c’est nous trouver hots entre nous, c’est prouver que nous ne nous préoccupons que d’impressionner nos pairs dans l’espoir de nous rapprocher de ceux qui brassent des grosses subventions, c’est oublier complètement d’où nous venons comme artistes, où nous allons et au milieu de qui nous vivons, et surtout, pour qui nous faisons tout cela. Et, ce faisant, dire encore : « fermez vos gueules d’incultes, maudites radio-poubelles de marde, tous ceux qui vous écoutent sont des cons finis et dans cent ans c’est grâce à nous qu’on parlera de vous », c’est simplement arrogant.
Parlons donc davantage de comment nous nous sentons, pas « nous, artistes québécois » mais « nous, Québécois », puisque c’est bien de culture québécoise dont il s’agit, ne serait-ce qu’en l’honneur des larmes que Vigneault nous tire quand il chante que c’est notre tour de nous laisser parler d’amour!… On nous a si rarement parlé d’amour! Et personne ne nous en parlera si nous n’apprenons pas à le faire nous-mêmes. Personne n’est spontanément intéressé par un individu qui se considère lui-même sans valeur, qui ne s’accorde aucun intérêt et qui longe les murs. Attendez, c’est faux; quelqu’un peut être spontanément intéressé par lui, et ce quelqu’un, c’est quelqu’un de très spécial : c’est l’artiste. Dans notre situation de « jammage » politique et social, dans notre impression de plafond bas, dans notre vie collective sans saveur et sans liberté, l’artiste a une immense et magnifique responsabilité : qui d’autre serait capable de tendresse pour nous, qui louvoyons sans but, qui n’osons pas être nous-mêmes et qui pataugeons tout étourdis dans un océan de radicale modération? Bon. peut-être quelques intellectuels, peut-être quelques politiciens. Mais on dira alors que c’est l’artiste en eux qui parle…
Imaginons maintenant que les artistes aient la droiture impressionnante de s’arrêter malgré la force du courant et qu’ils méditent sur leur monde, sur leur société, qu’ils tentent de sentir le malaise de cette société et de se donner comme tâche d’attirer l’attention sur lui. Et, comme l’alcoolique qui, grâce à son intelligence et sa maturité, finit par admettre ouvertement sa propre dépendance et fait son premier pas vers le terme d’une souffrance, le peuple, grâce à l’artiste, s’octroie petit à petit le droit d’admettre avec compassion ses travers, ses souffrances et ses défaites et fait ainsi le premier pas vers davantage d’amour-propre, de dignité et d’indépendance. Il ne cache plus ses défaites sombres sous un tapis qui le fait constamment trébucher. Imaginons une soirée de théâtre qui soit un véritable moment collectif; pas madame Gagnon qui vient écouter le malaise individuel de l’artiste Lafrenière et l’artiste Lafrenière qui espère que quelques-uns se reconnaîtront peut-être par hasard dans son malaise individuel; mais l’artiste Lafrenière qui fait de sa soirée, où des centaines de personnes se sont déplacées pour venir l’écouter, un véritable moment de partage collectif où chacun reconnaît la nature collective de beaucoup de nos malaises individuels, où le public se sent réellement défoulé par l’artiste, inclus par lui, considéré par lui. Où le public comprend que l’artiste est en train d’éclairer la face émotive de notre société, de la sortir de l’ombre où elle pourrissait incomprise et ne s’exprimait que divisée en chacun, où chacun la prenait pour un problème individuel honteux, où chacun tentait de la traiter de son bord sans avoir besoin de personne, se croyant seul à être souffrant.
Ramenons-nous donc à nous-mêmes, rappelons-nous donc que nous valons la peine d’être étudiés, compris et pris en amitié, peu importe nos défauts, nos laideurs et nos puanteurs! À force de les exposer au soleil, ils sècheront peut-être et nous pourrons alors nous célébrer tendrement, non pas parce que nous serions devenus glorieux et parfaits mais parce que nous aurions retrouvé cette propension normale à nous reconnaître dans notre culture, à l’aimer comme elle est, à vouloir être tendre envers elle plutôt que sévères et méprisants comme nous le sommes aujourd’hui, à vouloir en faire partie, à vouloir continuer de la bâtir, de la faire fleurir et, par là même, de participer au mieux-être de notre gang. Notre gang, celle-là dont on a tant parlé en mal, qu’on a tant dépréciée, qu’on nous a tant appris à trouver ordinaire, banale, sans conséquence, raciste, conne, pas rapport, poche, etc. Nous aurons alors, peut-être, retrouvé ce minimum d’amour-propre nécessaire à l’action, ce minimum de confiance nécessaire à l’indépendance d’esprit, à l’indépendance d’action, à l’indépendance politique, à ce cadeau que nous croyons trop beau pour nous et que nous aurions tant envie de nous faire si seulement nous n’étions pas si obscurs pour nous-mêmes et pour les autres.
Soyons donc sensibles et intelligents. Attaquons-nous donc à la plus belle tâche qui puisse nous échoir aujourd’hui, la plus remplie d’aventure et d’humanité. N’est-ce pas pour cela que nous avons voulu être artistes? D’accord, nous avons aussi voulu la réussite et la gloire et, comme pour les politiciens, notre travail est loin d’être toujours pur. Mais comme nous l’exigeons aujourd’hui des politiciens, nous devons avoir l’honnêteté d’exiger de nous-mêmes davantage de rigueur et de sincérité dans notre travail, nous devons exiger de nous-mêmes un engagement qui rende compte au moins de l’argent qu’on reçoit du public et, au plus, des espoirs sourds et répandus d’un peuple pour un avenir collectif dégêné, toutes portes ouvertes sur le monde, actif et game, libéré de ses propres réticences absurdes.
Le combat est ici, à l’intérieur. À l’intérieur de notre culture québécoise et à l’intérieur de chacun de nous. Nous, artistes, sommes en ligne de front. Nous pouvons demeurer friables devant l’argent et les promesses de carrière qui décolle. Nous pouvons aussi avoir envie d’une belle vie, droite et conséquente, pleine de sens, courageuse, sensible, intelligente, meilleure, forte. Nous avons le choix entre produire pour notre peuple du fast-food que nous fabriquerons avec l’argent de leurs taxes en pensant à notre hypothèque, ou travailler à lui transmettre quelque chose de sensible, de beau et de vivant dont nous jouirions bien autrement. L’avenir n’est pas encore écrit et, dans un sens ou dans l’autre, nous en ferons partie. Qu’allons-nous y faire?
Je vous laisse sur cette citation de notre chère Sheila Copps, qui appliqua son indéfectible nationalisme canadien à la culture québécoise en tant que tête dirigeante de Patrimoine Canada et qui s’impliqua ardemment dans le camp du NON en 1995 :
« Vous remarquerez que le mouvement séparatiste avait le monopole sur les artistes, mais que ce monopole n’existe plus. En général, jusqu’au moment où nous avons commencé à travailler sur ces questions, les artistes étaient prêts à se séparer du Canada. C’était difficile d’en trouver pour participer aux célébrations canadiennes. Mais nous avons créé les programmes. Nous créons les programmes, eux, ils suivent l’argent ! Maintenant, les artistes ont un intérêt personnel et financier dans le fait d’appartenir à un pays plus grand. C’est ce qui est arrivé avec l’ADISQ, le Fonds canadien de télévision, l’ONF et Téléfilm Canada, tous les festivals, la littérature et l’édition. »
Depuis les résultats de l’élection du 2 mai, les oreilles des 83% de Québécois qui ont voté contre Harper se sont ouvertes. La balle est dans notre camp. Et puis, si nous faisons bien les choses, croyez-moi, le Québec redeviendra à la mode. Tout le monde voudra en entendre parler. Imaginez, alors…! En espérant que vous aurez envie de faire le pari avec moi,
Catherine Dorion
Le possible, les autres le font
“C’est l’impossible qu’il faut que tu fasses. Pas le possible! Le possible, les autres le font à tou’é jours! C’que t’es sûr de faire, y le font toute! C’est c’que t’es pas sûr de faire qu’y faut que tu fasses. Là, tu vas avoir une vie qui va valoir la peine!”
- Un bel acadien dans le documentaire ‘L’Acadie, l’Acadie’ de Brault et Perreault
Le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire
Discours lu lors de la Vigile de Montréal du 23 avril 2011, lors du Grand rassemblement du Bloc Québécois du 26 avril 2011 et lors du lancement à Québec du livre “J’aurais voté oui mais j’étais trop petit”, le 13 mai 2011.
Je pense qu’on peut facilement se mettre d’accord sur le fait que le Québec ne vit pas une époque très enthousiasmante de son histoire. Pis c’est drôle, c’est comme si on avait perdu la main, on sait plus comment faire les choses en gang, comment faire les grandes choses en grande gang, on a perdu idée de comment c’est grisant de faire ensemble ces grandes choses qui nécessitent la force du nombre et de l’unité. Comment ça serait grisant le soir où, par exemple, une majorité de Québécois voteraient pour l’indépendance politique de leur pays.
À ce moment-là, le premier réflexe qu’on aurait, que tout le monde aurait, ça serait de sortir dehors retrouver tous ces inconnus de chez nous qu’on embrasserait sur la bouche comme à une fin de guerre, avec qui on ferait le party jusqu’aux petites heures du matin, comme la belle tribu indienne qu’on serait tout à coup. La magie de l’histoire nous tomberait dessus pour la nuit et on aurait cette chaleur au ventre qui nous dirait : j’ai envie de faire quelque chose avec eux. J’ai envie de refaçonner en passant du temps avec eux une culture québécoise qui serait faite par nous et qui nous appartiendrait – pas une qui tomberait du ciel en nous informant par sondage de ce qu’il est de bon ton de penser. On ressentirait tout l’inverse que ce qu’on ressent pour l’idée collective québécoise en ce moment, cette pénible impression que rien ne donnera rien, qu’ensemble on n’est pas plus forts mais juste plus vains, plus ridicules.
On sait au fond de nous que ce n’est pas nous qui faisons la politique, on sent tapie au fond de nous cette sorte d’humiliation désinvolte qui nous prend chaque fois qu’on se rend compte qu’on a été caves d’avoir cru encore une fois à la langue de bois des politiciens, à la publicité paradisiaque des vendeux de bébelles, aux promesses roses d’un système qui fait semblant de nous appartenir mais dont nous sommes totalement dépossédés.
On sait ce que c’est que d’entendre chaque jour qu’on est donc ben chanceux, qu’on est donc ben bien au Québec, alors qu’on a pas mal tous un peu le motton, dans le fond. On le sent qu’on est en train de perdre et non de gagner, on le sent que la croissance économique promise et celle acquise ne soulage pas grand-chose à nos véritables manques et on regarde les peuples révoltés à la télé en rêvant que, si seulement on était autre chose que ce foutu Québec pris dans son béton inbougeable, on pourrait, nous aussi, rêver à mieux, rêver à moins pire, rêver surtout à faire partie de notre histoire au lieu d’en être les téléspectateurs écoeurés. Compartimentés qu’on est dans le petit carré de nos vies, on ne sait plus par où percer collectivement. On est comme des p’tit phoques pris sous la glace qui ne retrouvent plus le trou par où ils sont rentrés dans l’eau.
La dernière fois que j’ai fait l’effort de dire : « moi, je milite pour l’indépendance », le monsieur à qui je parlais m’a dit : « Ah, oui, moi aussi j’étais ben là-dedans avant, mais là c’est pus le moment ». En langue de bois on entend souvent : « le fruit n’est pas mûr ». Mais c’est quoi ce fruit-là? Les cerveaux du monde? La teneur de la discussion médiatique du jour? Les médias parlent H1N1, on parle H1N1, les médias parlent Bertrand Cantat, on parle Bertrand Cantat, les médias ne parlent plus souveraineté, on ne parle plus souveraineté. Est-ce qu’on en serait venu, juste parce que les médias nous parlent d’autre chose, à oublier complètement où on en était avec ça? On est comme un pays qui aurait fumé trop de pot un soir et qui, après s’être emporté dans une longue envolée dithyrambique sur l’importance et la magie de venir au monde, s’était fait changer de sujet par un plate qui comptait ses cennes et n’arrivait plus à se souvenir de ce dont il parlait juste avant qui était donc excitant. Pis qui s’est dit : « Bah, ça devait pas être important ».
On nous a dit : « vous êtes des nationalistes, c’est pas beau, vous êtes repliés sur vous-mêmes » mais attendez, là, dans cette société qui se désagrège et qui coule et qui fait des grumeaux et qu’on ne reconnaît plus, celui qui veut nous redonner l’envie d’habiter notre maison ensemble, de réapprendre à nous regarder, à nous reconnaître plutôt que de nous embarrer dans notre salon, c’est lui, celui qu’on nous dépeint comme ratatiné sur lui-même, raciste et motivé par l’agressivité et la peur? C’est une fermeture, vouloir l’indépendance, alors même qu’on veut justement se déployer partout dans le monde et aller discuter avec la planète entière? La vérité c’est que c’est le Canada qui est refermé sur nous-mêmes, pas nous.
Mais d’où ça vient, ça, qu’on se recroqueville dans une radicale modération chaque fois qu’il est question de choses importantes? D’où ça vient, que toute solidarité s’écoule de nous comme par le trou d’un évier chaque fois qu’on nous confronte sur ce en quoi nous croyons? Ça vient peut-être de notre histoire, ça vient peut-être de ce par quoi on a passé. Mais des traumatismes positifs peuvent nous arriver qui nous changeront, comme il arrive aux individus de vivre de grands moments et d’en être transformés pour toujours. L’indépendance politique pourrait nous arriver. On pourrait cesser d’être ce peuple qui se laisse convaincre de sa médiocrité par le premier venu, par le premier profiteur venu, par le premier gros titre du premier journal venu.
Il y a juste une façon de faire. Il faut entrer dans la mêlée. Le militant, c’est pas celui qui vient parler ici ce soir, c’est celui qui s’avance, dehors, hors de la sécurité de la tranchée en sachant qu’il va peut-être se faire mitrailler de critiques. C’est celui qui s’avance sans couverture en position de faiblesse, confiant, et qui le fait en pensant : « Je le sais que j’ai raison. Ça a l’air fermé d’esprit, hein? C’est parce que je crois en quelque chose. D’ailleurs, ça serait pas plutôt les cyniques qui trouvent que rien ne marchera jamais et que ceux qui rêvent sont des naïfs finis, ceux qui sont fermés d’esprit? » Le militant, c’est celui qui, noyé dans une foule de ces cyniques-là, fait l’expérience riche, savoureuse et risquée de s’avancer et de dire « je crois en ceci ».
Mais le dépendantiste mal informé, quand il va vous entendre, vous, parler de souveraineté, il va se dire : « Ah, pas encore un autre qui essaye de me faire rentrer dans sa secte ». Mais quand il va vous entendre, vous, lui en parler aussi trois jours plus tard, il va se dire : « Coudonc, elle aussi elle est dans la secte? » Pis quand il va en entendre parler par vous deux jours plus tard, il va se dire : « Ben voyons, le monde en parle donc ben », pis trois jours après : « Coudonc j’en ai manqué un boutte moi-là » pis une semaine plus tard, ça va être lui qui va dire à son collègue de travail : « Mais l’autre fois y avait une petite fille qui avait ben du bon sens pis… chus pas sûr que l’indépendance c’est une si mauvaise idée que ça ». Pis là il y a un journaliste qui va se dire : « Il se passe quelque chose », pis là les autres médias vont dire : « regarde ce qu’il a publié, lui, faudrait faire un reportage nous autres aussi », pis là les politiciens, ces adolescents qui ne font les choses que si on leur pousse dans le cul de façon ininterrompue, les politiciens vont commencer à se faire compétition pour montrer au monde qu’ils sont souverainistes, pis y vont commencer à se concurrencer sur les promesses, pis tout ça c’est déjà largement commencé, ça fait cinquante ans que c’est commencé, il faut juste brasser un peu plus vite, la mayonnaise va pogner, pis c’est comme ça, dans notre coin de pays, qu’on fait un pays.